La revue Java, tel qu’Yves di Manno, le poète et directeur de la collection Poésie/Flammarion, la définit avec justesse dans sa brève préface, aura mené au début des années 1990 « mieux que nulle autre en son temps – et avec le plus grand impact – l’examen reconduit de la question moderne, après les avant-gardes ». Vingt-huit numéros, en dix-sept ans, dans le contexte d’alors où brillaient encore quelques revues phares (Action Poétique, Lignes, Le Nouveau Recueil, Po&sie, Banana Split, Nioques, Docks, CCP, Le Mâche-Laurier, les deux gros volumes de la Revue de littérature générale, L’Animal, etc.). Ils furent presque tous attendus impatiemment, tant leur modus operandi était d’élaborer, à chaque fois, dans l’improvisation, l’intuition, et la précision d’une volonté de s’affirmer autrement, des sommaires aux airs vifs et revigorants, jusqu’aux couvertures si marquantes (toutes confiées à un artiste). L’entretien entre Jean-Michel Espitallier et Yves di Manno, qui ouvre cette somme anthologique de 28 numéros, approche avec tact les ramifications que l’on peut en reconstituer, rejouant presque ce moment où, par l’amitié et les rencontres, quelque chose se décida. « Allons-y, lançons-nous, répondons à un nouveau “que faire ?” » qui serait celui de tous les héritages consistants du passé (des poèmes pornographiques latins au dadaïsme en passant par Rimbaud et Lénine, Fluxus et la poésie sonore). Greffer en somme des sensibilités explosives, faire des accrocs au ruban lissé de l’écriture et de l’histoire poétique (si souvent académique et universitaire), diagonaliser les lignes, couper, coller, déplacer. Expérimenter, avec et contre les héritages (Tel quel, TXT, Manteïa, Change). Provoquer, tailler dans le lard en utilisant le rire et l’humour (Jarry, Maurice Roche, Novarina, Tarkos), c’est-à-dire encore, selon le liminaire publié dans le 1er numéro, se diriger « Aux lieux de faire » : « C’est la multiplicité des lieux de paroles qui fera Java ». Ça va sans dire, hors les clochers et chapelles en tout genre qui divisaient maladroitement et avec souvent suffisance les fractions poétiques en France. Java aura compris ça, et mis un coup de pied dedans.
Le dialogue introductif répond à presque toutes les questions, sans détour, avec humour souvent, mais jamais Java n’en devient un mausolée. L’extrapolation est visée, la reconstruction autant. D’où les doutes soulevés, les réserves imaginables. Car rien ne fut prémédité, aucune stratégie, plutôt voulu cet élan des joyeux départs de feux. L’aven ture Java s’achèvera sans regret ni nostalgie, par conscience que les ornières pouvaient la guetter, les lourdes habitudes s’installer, la mort du poète et ami Jacques Sivan en 2016 éloignant définitivement toute idée de revival, même partielle.
Reste, face à l’air souvent si régressif et conservateur de la plus jeune poésie d’aujourd’hui (poésie de confidences et d’expériences subjectives) cette somme qui, à chacun des choix faits, affirme la recherche, des plus formelles aux gestes intempestifs ou inactuels. C’est un viatique qui devrait être lu dans toutes les écoles dès l’âge de lecture. Les enfants en sortiraient moins niais. Du moderne toujours novissimi, fait aussi de traductions (Zanzotto, Stein, le N°4 spécial « Les objectivistes rendent visite à Java », Giorno, Weiss, Ostaijen, Cage, Bennett, Swensen, etc.), et toujours de lectures et relectures de pointe. Chaque numéro est un volet battant, que nous pensions au magnifique fronton donné (avec entretien) à Valère Novarina, disparu il y a peu, ou à CobraAmsterdam, au N° Fluxus « Mets toi Fluxus là où je pense » dessiné par Ben et à « Maurice Roche en jeu » (N°14), à Ghérasim Luca. Sans compter ceux où toutes les singularités poétiques se greffent les unes aux autres (Savitzkaya avec Rothenberg et Cage ; Stéfan avec « La leçon de français » de M.-L. Dagoit, les proses saccadées debordiennes de Vannina Maestri avec Gadda, Paul Louis Rossi avec Zukofsky, Labelle-Rojoux avec Trakl…). Tout est ici brassé, tout se brasse, c’est un bassin de nages croisées, où il ne faut jamais oublier de bifurquer. C’est le truc, c’est ça « connaître la Java ».
Emmanuel Laugier
Java 1989-2006, l’anthologie, de Jean-Michel Espitallier,
Vannina Maestri, Jacques Sivan & leurs complices
Poésie/Flammarion, 486 pages, 28 €
Poésie De départs en Java
Emmener son dabe en Java, tel aurait pu être le mot d’ordre de la revue : c’est-à-dire débaucher la poésie de son académisme flétrissant, pour poser une grenade dans la soie de ses mièvreries d’alors. Joies de faire péter le sérieux sérieusement. Déroulons-en les arguments.

