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Domaine étranger Éros, Thanatos, harengs

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Thierry Guichard

Le deuxième volet de la saga autour du village de Segulfjördur au nord de l’Islande montre comment la modernité finit par arriver dans la colonie danoise. Préparant son indépendance.

Soixante kilos de coups durs

Dans Soixante kilos de soleil, on avait laissé le jeune Gestur et le bambin Olgeir le borgne (depuis qu’un corbeau lui avait mangé son œil) se sortir miraculeusement de l’avalanche qui avait englouti la ferme de Lási le menuisier, père adoptif de notre héros après la mort de sa mère et sa sœur sous une première avalanche et la disparition de son père Eilifur lors d’une pêche aux requins.
Nous sommes en 1906, le village est composé d’une église autour de laquelle peu de maisons de bois (les lambris signent ici l’aisance) et un peu plus d’habitations en tourbe (comme celle où vit Gestur) attendent le retour de l’été et du hareng. Le retour, donc, des Norvégiens et de leur modernité qui amèneront avec quelques armateurs danois plus de 200 bateaux dans le fjord. Pour l’heure, Gestur tente de subvenir aux besoins de sa petite famille, Lási passant le plus clair de son temps allongé sur son lit-bibliothèque à lire des poèmes grivois. Le jeune garçon a 17 ans, commence à plaire aux femmes et passerait pour un prince si son hygiène corporelle (deux bains par an) ne lui collait pas à la peau des fragrances en adéquation avec l’odeur d’huile de foie de requins qui imprègne les champs autour du port.
Après avoir rêvé d’Amérique, de la belle Susanna partie avec son capitaine norvégien de l’autre côté de l’horizon, Gestur espère pouvoir participer à la campagne du hareng sur un bateau, et non, comme les femmes, dans les baraques à salaison. Son parcours initiatique va le conduire d’abord à la pointe du fjord où une pauvre fille le déniaisera selon une étonnante tradition autochtone, puis après des heures de marche pour apporter au seul poste télégraphique de la région une missive, dans les bras d’une fille muette dont les trois frères et sœur, touchés par la diphtérie attendent qu’on les enterre. Messager de l’amour déchu, Gestur risque sa vie et rapportera la diphtérie dans sa famille, pour la belle Susanna, revenue en larmes au village. Larmes que le jeune homme saura sécher, entamant avec la déesse de son adolescence une relation très charnelle et, aux yeux des maisons en lambris, très scandaleuse par le seul fait que le jeune garçon est un miséreux. Mais un miséreux qui rêve d’amour autant que de lambris, du corps des femmes autant que d’avoir une maison avec des fenêtres vitrées. Il est ainsi le symbole de cette Islande aussi désireuse de sortir de la molle emprise danoise que de rester dans le cul de Judas du monde.
Helgason s’affirme ici comme le romancier national, faisant d’un village le symbole d’un pays, d’un personnage le symbole d’une nation. Sur un registre réaliste (quand Gestur travaille sur un harenguier, on sent l’odeur de « la soupe visqueuse » sous les pieds du jeune homme qui décharge le poisson dans un bain d’écailles et d’entrailles), le romancier s’autorise quelques piques caustiques sur son pays (l’eugénisme qui voudrait que seuls les riches peuvent procréer) mais avec une tendresse affichée pour les plus démunis. Surtout, le romancier use avec malice des outils du conteur, brisant ici ou là le sérieux de la reconstitution historique, évoquant par exemple que Gestur n’avait pas pleuré « depuis cinq cents pages » ou osant une comparaison anachronique quand il évoque les préparatifs des pêcheurs de harengs tels « les équipes techniques des groupes de musique (…) armées d’un calme olympien face à la perspective des foules qui se déverseront devant elles ». Un art du récit qui, justement, mêle la tradition à la modernité : un art islandais donc.

T. G.


Soixante kilos de coups durs,
de Hallgrímur Helgason
Traduit de l’islandais par Éric Boury,
Gallimard, 660 pages, 28

Éros, Thanatos, harengs Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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