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Domaine français Le mal du pays

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Thierry Cecille

Dans un récit autobiographique fragmenté sur sa jeunesse, Mohamed Kacimi nous donne à voir son Algérie : mystique et sensuelle, résistante et victime.

Au départ, pour l’enfant, il y a les lieux : la maison familiale, la bourgade, la citadelle, le cimetière – et puis les langues : l’arabe qu’on parle autour de lui, celui, classique, de la poésie préislamique et bien sûr du Coran, mais aussi, ennemie, celle du colonisateur, le français. La maison est une « maison-monde » dans laquelle, derrière « les portes du gynécée », comme dans nombre de romans d’Assia Djebar, les femmes et les enfants s’inventent un univers, plus libre qu’on le penserait, grâce aux longues conversations, aux rêves partagés, s’échappant, par exemple, vers l’Égypte en écoutant Oum Kalthoum. Les hommes, eux, se sont réservé le monde extérieur, le pouvoir – et le Coran : « Les femmes savent que l’islam est la forteresse des hommes ». Eux aussi peuvent rêver… aux houris promises : « Ce n’est qu’une fois au paradis qu’ils pourront se vider les couilles ». L’enfant va devoir quitter le monde des femmes et affronter tout d’abord l’école coranique et le Livre saint : « Chaque mot est une menace, chaque image est une promesse de torture pour ceux qui désobéissent » – puis l’école communale, « la gueule du loup » comme l’écrivait Kateb Yacine.
Retraçant ainsi ses années d’enfance et d’adolescence, Mohamed Kacimi ne se contente pas de nous plonger dans un univers à la fois sensible et douloureux, par ses découvertes et ses épreuves, il nous offre, dans une construction à la fois complexe et efficace, une sorte de kaléidoscope qui décrit une Algérie en grande partie disparue. La nostalgie cède souvent la place – là encore comme chez Assia Djebar – à l’acuité de la vision critique, qui devient même parfois polémique, voire vengeresse, et aux descriptions lyriques succèdent de passionnantes pages pleines d’érudition. Nul manichéisme ici, mais une vision juste – et souvent désolée.
Pour lui, « l’histoire de la colonisation reste à réécrire » : « le colonialisme est une maladie grave, une amaurose qui provoque une cécité totale, empêchant le colonisateur de voir le colonisé ». Remontant le temps, en particulier dans les archives, vers le passé de sa famille, l’ancêtre cheikh vénéré, il rappelle les enfumades de Bugeaud, la grande insurrection de 1871, des épisodes de la terrible guerre d’indépendance. Puis, le 5 juillet 1962, « les youyous s’entremêlent au bourdonnement incessant des machines à coudre Singer. Animées par un élan patriotique, les femmes rassemblent et découpent tout tissu qui peut servir (…). Rien n’a de prix face à la naissance du drapeau algérien  ». Cependant cette joie – et l’illusion qui la suscite – ne durera pas : de fortes pages dénoncent la révolution vite confisquée, les luttes fratricides et les massacres qui accompagnent l’arrivée au pouvoir du FLN, les « vandales » qui pillent Alger dès que la ville est abandonnée par les Européens. Mohamed Kacimi dresse un portrait à la fois grotesque et effrayant de Ben Bela, « le plus incompétent » des dirigeants qui vont se succéder, Boumediène étant lui, comparé au personnage de film de Werner Herzog, Aguirre, tous deux « us(a)nt de leur pouvoir pour tyranniser les autres et sacrifi(a)nt tout sur l’autel de leurs chimères ». Il dénonce également « l’arabisation totale de l’école algérienne », l’islamisation rampante rendue peu à peu possible, les germes ainsi plantés du FIS et du GIA qui produiront la « décennie noire ».
Alors que le livre s’ouvre sur une très belle évocation d’un cimetière, « dédale minéral » aux « milliers de sépultures (…) dispersées comme des dés jetés au hasard », il se clôt sur la mort et l’enterrement de la mère, qui force le narrateur à revenir sur les lieux de jadis. Mais cette fois il ne voit plus rien : « tout se brouille et se confond : les tombes, les prières, les visages en larmes, les pigeons, et notre soleil si sanguinaire. Un éclat de douleur me frappe de plein fouet : ce n’est pas ma mère qui vient de mourir, c’est moi qu’on enterre ».

Thierry Cecille

Feu de Dieu, de Mohamed Kacimi
Actes Sud, 217 pages, 21,50

Le mal du pays Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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