Arborant un patronyme bien connu des amatrices et amateurs de littérature délicate (depuis Paul-Jean Toulet, l’auteur de Monsieur du Paur, homme public, 1898), Pauline Toulet s’autorise des fictions pétulantes et tantinet désabusées, menant des personnages masculins dépassés par les événements sur des terrains minés. Une bonne recette pour provoquer le sourire. Auteure d’un premier roman délicieux, Anatole Bernolu a disparu (Le Dilettante, 2024), elle y annonçait par exemple, et avec une certaine audace, par la voix de son narrateur, que Claude Lévi-Strauss était un tueur en série. Rien de moins. On a remarqué que le monde académique, stupéfait, n’a pas bronché. Avec Les Morts manquent de correction, on va pouvoir vérifier si la police et les trafiquants parisiens de tout poil, engeance un poil plus colérique, aura une réaction différente…
Avec sa légèreté appréciable, son goût sûr des mots choisis et, au fond, une plume très bien taillée, Pauline Toulet aborde à nouveau une situation croquignolette : « Lorsque je rentrai chez moi ce lundi matin, Paul Martin n’avait pas quitté les lieux, contrairement à ce qui était convenu. J’en fus d’autant plus irrité que je le trouvai tranquillement allongé sur mon lit, chaussures aux pieds. » Pour cause, ce cadavre est authentiquement mort. Peu habitué à ce genre de situation, Félix Soupel, correcteur à la tâche œuvrant pour des magazines improbables tels que Miam Mag, s’en trouve marri et prévient la police. Laquelle déboule. Il apparaît rapidement au bailleur contrarié que les inspecteurs affectés à ce décès suspect ne sont pas les plus affûtés de la brigade et il se prend à enquêter pour son propre compte. Outre qu’il est curieux et que sa vie est assez vide, il n’a rien à cacher.
Erreur ! Il y a bien quelques lettres stockées dans un dictionnaire Larousse des Synonymes… « Ces lettres étaient adressées à celle qui, chaque soir, alors que la nuit s’était refermée sur l’appartement depuis plusieurs heures déjà, me guidait vers le sommeil de sa voix futée, mutine. (…) Je me baignais dans ses paroles comme on entrerait dans les eaux du Jourdain, et un seul de ses éclats de rire me lavait de tout. » Elle, c’est la fameuse Tesa Veber et son émission nocturne La Longue Agrypnie… Un gros secret de célibataire, signe d’une vie de solitaire invétéré. Le policier amateur doit néanmoins être logé par son frère le temps que la poulaille fasse ses petites affaires et qu’une entreprise nettoie l’appartement. Le frère en question, c’est le modèle de la famille : oncologue dans un hôpital parisien, il est marié à une femme parfaite et dispose d’une progéniture ronchonne sous les espèces d’un fils qui va rapidement devenir le complice du détective Félix. L’oncle sait comment s’y prendre pour soudoyer un neveu ambitieux. C’est une aubaine pour le gamin qui trouve à s’émanciper un peu.
Déroulant sans heurt, le récit policier, sociologique et existentiel de Pauline Toulet nous mène au salon de coiffure « Epi’tête » à la glauque couleur, dans la forêt de Fontainebleau à la découverte des gogottes, des curiosités minéralogiques dont le trafic fait florès. On n’a pas le temps de s’ennuyer car la fraîcheur de cette fiction, renouvelée à chacun de ses épisodes occulte étonnamment bien le déroulé lassant de l’actualité… Plein d’astuces et de clins d’œil, Les Morts manquent de correction mais pas du sens de l’amusement. Et pourtant, et pourtant… Pris dans les filets du discours et des avanies de l’enquête, Félix devine qu’il est, à notre instar, pris dans les mailles de notre temps décevant. « Je pris soudain conscience de cette quantité phénoménale de tristesse qui parcourt le monde comme un réseau, qui le traverse et le transperce et le sature et ne nous lie pourtant pas les uns aux autres. » Alors, oui, les morts manquent de correction, mais que dire de l’empathie des vivants ?
Éric Dussert
Les Morts manquent de correction,
de Pauline Toulet
Finitude, 219 pages, 18,50 €
Domaine français Rangez vos morts
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Éric Dussert
Dans un deuxième roman plein de ressort, Pauline Toulet plonge un correcteur placide et solitaire face à un cadavre. Sans illusion.
Un livre
Rangez vos morts
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.
