Megan Kamalei Kakimoto signe ici, avec Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme, sa première publication. Jeune autrice née à Hawaï, connaissant et aimant son île, elle n’en reste pas moins lucide sur les inégalités qui y sont présentes. La plupart des nouvelles du recueil ont pour thème certaines formes d’aliénation mais aussi, a contrario, d’émancipation.
Les personnages, des femmes autochtones hawaïennes, renouent le plus souvent avec la culture ancestrale de leur île, qu’elles, au mieux, ignoraient, au pire, méprisaient à cause de leur éducation colonialiste. Elles se réapproprient alors une langue, des légendes et des mythes. À travers ces parcours initiatiques, elles apprennent à être fières de leurs origines et ne se voient alors plus à travers le regard des colons.
De la même manière, ces femmes qui se jugent généralement selon un prisme patriarcal au début des nouvelles, arrêtent de se percevoir comme objet impur ou consommables par les hommes. Elles se réapproprient un corps, le leur, qu’un regard d’homme leur avait symboliquement volé dès leur enfance.
Le livre traite donc de la fierté d’être soi dans un monde où l’on apprend dès son plus jeune âge à se mépriser. Et ce sans didactisme forcé ou bavardage. Pas à un seul moment, l’autrice explique ce qu’elle fait, souligne son message ou donne une morale explicite. Elle se contente de laisser vivre et évoluer ses personnages en écrivant des récits fantastiques comme les ancêtres hawaïens racontaient des légendes peuplées d’esprits et de fantômes.
Le parallèle est d’ailleurs assumé par l’autrice et c’est en souriant que l’on découvre, au détour d’une page de tels passages : « Pour l’essentiel, les racines de ces histoires sont tricotées dans les temps anciens, des contes narrés par les parents craintifs pour dissuader les petits, les keiki, de faire des bêtises, des légendes bizarres auxquelles les kūpuna – les anciens – se cramponnent dans une pauvre tentative de faire survivre leur culture rabougrie ». Tout comme les histoires dont il est question ici, les nouvelles du livre sont aussi tricotées de ces récits. Mais ici, aucune pauvre tentative, aucune culture rabougrie.
Kakimoto n’est pas une gardienne de musée, elle ne conserve pas un folklore figé dans le temps. Elle réactualise des légendes, faisant, entre autres, côtoyer créatures mythologiques et êtres humains dans notre monde contemporain. Ce faisant, elle présente une culture métissée, vivante, ayant pour substrat la culture autochtone mais ayant pris en compte celle des colons. En somme, les nouvelles de Kakimoto sont créoles, à la manière de sa langue, mélange d’hawaïen et d’anglais – très bien traduite par Valentine Leÿs.
Ce livre ne se contente donc pas d’être exotique, bien au contraire. Il n’est pas une succession de cartes postales avec de jolies wāhine proposées aux touristes. Son autrice ne suit pas le chemin d’une de ses héroïnes écrivaines qui « avait enfin réussi à se plier à l’image de ce que le lecteur attend d’une autrice autochtone, même si son brouillon était loin d’être terminé ». Toujours pour citer cette nouvelle, Kakimoto suit ses propres conseils : « il y a différentes manières de raconter les histoires hawaïennes, dont certaines qui rendent les histoires hawaïennes vulnérables à la main des Blancs. Tu devras faire preuve de la plus grande prudence dans tes choix ».
Avec Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme, elle écrit une œuvre engagée et vivante contre un modèle de société mortifère.
Albain le Garroy
Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme, de Megan Kamalei Kakimoto
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Valentine Leÿs, Le Typhon, 272 p., 18 €
Domaine étranger Se défaire du regard
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Albain Le Garroy
Dans un recueil de nouvelles parfois fantastiques, parfois absurdes, toujours politiques, Megan Kamalei Kakimoto décrit le quotidien de femmes hawaïennes tentant, avec plus ou moins de succès, de s’émanciper.
Un livre
Se défaire du regard
Par
Albain Le Garroy
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

