Roger Assaf, grande figure du théâtre libanais, est comédien et metteur en scène. D’emblée, dans un petit préambule précédant le texte de la pièce, il nous précise : « ce n’est pas une pièce de théâtre. » Et encore : « À la fin du spectacle, on ne dit pas « Rideau », parce qu’il n’y en a pas. » Sur la scène, une troupe d’acteurs et d’actrices se préparent à répéter. Le régisseur leur distribue les textes. Ou plutôt les scripts sous forme de canevas qui schématisent les scènes qu’ils vont devoir interpréter. Il s’agit d’un fait divers qui a connu dans les années 1980 un grand retentissement : un homme est accusé d’avoir violé puis tué sa logeuse avant de la découper en morceaux. Quelques années plus tard, il sera pendu dans ce jardin de Sanayeh, proche du lieu du drame. Les acteurs et les actrices vont s’emparer de ce fait divers, le critiquer, le contester, porter un regard souvent peu amène sur leurs personnages, raconter leur vie en même temps qu’ils déroulent cette histoire. « J’ai choisi d’être comédien pour donner un sens à ma vie, pour que le public aime mon travail et que moi je m’aime en le faisant. » Pour l’auteur, le théâtre ne préexiste pas à la venue des acteurs. Il naît d’eux, de leur présence, de leur vie de tous les jours, de leur envie de montrer leur talent mais aussi de leurs prises de position politiques. Est-ce que, par exemple, la distribution des rôles obéit à des logiques sociales, racistes ou misogynes ? On pourrait être tentés de parler de théâtre dans le théâtre mais ce n’est pas si simple. Ceux et celles qui sont là sur scène, sont des acteurs et des actrices dont le métier est d’interpréter des personnages. Mais leur simple présence en fait déjà des personnages, eux-mêmes dirigés par un personnage jouant le metteur en scène, tandis que le vrai metteur en scène demeure caché durant toute la représentation.
Au-delà du plaisir ludique qu’offre cette proposition, elle est aussi une manière de raconter le Liban. L’action se déroule durant la guerre civile libanaise. Et cette guerre ne laisse pas les acteurs indifférents. Elle colore la manière dont chaque scène est traitée : la découverte du crime, l’arrestation du suspect, son interrogatoire, la peine prononcée, son refus d’être libéré par l’insurrection parce qu’il veut être jugé à nouveau et prouver son innocence. Et enfin, sa condamnation et l’application de la sentence. Le débat a lieu entre les comédiens : faut-il le pendre ou non ? Cette pendaison a-t-elle un sens quand des miliciens, des phalangistes et autres tortionnaires fêtent ensemble la réconciliation des Libanais ? « Les crimes de guerre ont coûté la vie à cent cinquante mille personnes, mais leurs auteurs ne seront pas traduits en justice. Après avoir gracié les criminels de guerre, l’exécution de Khalil.T devient nécessaire pour établir la sécurité et consolider la solidarité civile. » Quand un fait divers devient le miroir de l’état d’une société.
Patrick Gay-Bellile
Le Jardin de Sanayeh, de Roger Assaf
Traduit de l’arabe (Liban) par l’auteur, L’Espace d’un instant, 72 pages, 13 €
Théâtre Miroir sur scène
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
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Quand les acteurs et les actrices font jaillir le théâtre du plus profond d’eux-mêmes.
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Miroir sur scène
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Le Matricule des Anges n°270
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