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Traduction Sophie Aude

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265

Ce qui luit dans les ténèbres de Péter Nádas

Ce qui luit dans les ténèbres. Souvenirs de la vie d’un narrateur

Les mémoires que livre ici Péter Nádas, prosateur européen aussi discret que prolifique sont bornés par les deux dates de sa naissance en 1942 et de la révolution hongroise de 1956, mais s’étendent sur presque trois siècles par les ramifications de ses lignées maternelle et paternelle qu’il tente de remonter le plus loin possible, du point de vue d’un homme qui a vécu les espoirs, les violences, les revirements de la seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe.
L’auteur est pour ainsi dire né au cœur de ces ténèbres, un mercredi d’octobre 1942 baigné de lumière à Budapest, motif qui tisse tout une partie du texte dans une structure d’autant plus vertigineuse qu’elle respire, au rythme d’une pensée vivante et souple, reliant différents événements contemporains de sa venue au monde, de la liquidation du ghetto de Mizocz au pilonnage de Grozny, l’émission d’un nouveau décret de la législation anti-juive en Hongrie ou la fuite dans la forêt de la Tsili d’Appelfeld, pour mieux interroger le sens, ou l’absurdité de son existence. Synchronicité et absence de linéarité caractérisent dans leur ensemble ces mémoires publiés en 2017 et sous-titrés « Souvenirs de la vie d’un narrateur », comme si Nádas, dont les fictions (La Fin d’un roman de famille en 1977 ou Le Livre des mémoires en 1986) puisent à la matière de sa vie, de son environnement historique et politique, vérifiait dans ce texte autobiographique la théorie du chaos mise en œuvre dans le prodigieux Histoires parallèles, publié en 2005.
« Or pour accéder à une compréhension lucide, il n’y a ni pèlerinage, ni chemin balisé », une traversée, plutôt, de cette matière historique, de cette imbrication de cultures, intellectuelles et matérielles, de savoirs puisqu’il est également question dans ces pages d’orfèvrerie et de techniques de télécommunication, de cuisine et de chaussures, de danse et de chimie, etc. Interrogeant également les palimpsestes architecturaux et linguistiques que sont les villes, Budapest en particulier et la notion de lieu de mémoire, la trajectoire de Nádas tient ici à la fois de l’enquête et du poème. Faire la lumière – un peu comme dans sa pratique, documentaire et lyrique, de la photographie – retenir l’un ou l’autre de ces fragments lumineux émergeant de l’ombre et de l’oubli. De même qu’ils entretissent l’individu, le texte laisse se croiser ces fils, émerger et se relier entre eux les motifs pour produire du sens, méthode associative mise en œuvre dans la quête du premier souvenir de l’auteur, exhumé des décombres, autour de ses 2 ans dans l’explosion d’une bombe, dans le dédale administratif où l’auteur tente de reconstituer la faute qui causa la disgrâce, puis le suicide de son père, ou au cours des recherches aussi documentées que subjectives qu’il mène sur l’emplacement du camp d’internement du Vernet d’Ariège.
Dans ces mémoires tout sauf égotiques, c’est de manière extrêmement sensible que les grandes questions politiques et morales comme la réflexion sur les mécanismes de la mémoire sont posées, du point de vue de l’écrivain et de l’enfant ou de l’adolescent qu’il fut, les mondes disparus, collectifs ou intimes, toujours éprouvés par le corps, se transmettant au lecteur sous forme d’expériences sensorielles d’une grande acuité : tintement des éboulis annonçant l’effondrement d’un immeuble, remugle des cadavres, goût des nourritures interdites, phénomènes optiques, trame d’un tissu, silence des pièces d’une maison vide. Dernier bastion de l’intériorité dans la dictature, faisant écho à la découverte par l’enfant que personne ne peut voir dans sa tête, la sensibilité souligne aussi l’envers des conventions de tout ordre, comme cette blanchisseuse, dressée « tout écumante devant la maîtresse de maison, tel le chien des Enfers, à la frontière des apparences et de la réalité crue ». C’est aussi le lien entre sensibilité et imagination que le texte explore, autour de terreurs et de visions enfantines, comme celle, récurrente, des morts au fond de l’eau.
« Je comprenais séparément le sens des mots, mont et piété, homme et ruine, mais pas celui de l’image ». Le texte progresse par chaînes associatives et par répétition de situations interprétatives : oubli et recherche, incompréhension et désir de percer à jour, de comprendre, de distinguer le vrai du faux, mimétisme, ressorts de la création. Ces mémoires se lisent donc comme la généalogie de l’identité composite d’un individu, d’une pensée, informée et exprimée par le langage. Les réflexions de l’auteur et les interrogations de l’enfant sur la langue sont un des principes poétiques du texte, fil à retordre pour la traduction, puisque cette réflexion fondamentale sur le langage, loin d’être abstraite, s’ancre dans les spécificités de sa langue maternelle, si bien que traduire la perplexité de l’enfant devant les mots composés fréquents en hongrois, les liens entre son et sens, des étymologies ou homonymies étranges, des écarts – accents, incorrections, mots étrangers (devant le parler de sa grand-mère, trahissant son étrangeté au sein de sa propre famille) – amène à examiner de très près les ressorts de la langue source aussi bien que les potentialités de la langue cible, en laissant tantôt entendre les sonorités de l’autre langue dans ce qu’elle a d’irréductible, en jouant le plus souvent de catégories grammaticales ou morphologiques sans équivalent, pour restituer surtout l’étonnement fécond, la dimension poétique d’un parcours dans la langue, aussi bien marqueur d’altérité que facteur d’identité et surtout véhicule de la recherche de l’expression la plus juste, la plus subjective.
Lire Ce qui luit dans les ténèbres est une manière d’éprouver le temps, ses ruptures, sa possible dilatation dans l’agrandissement par la mémoire de détails tous révélateurs d’univers. Une expérience spatiale aussi, du fait de l’absence de linéarité qui, à rebours de tout effet d’accumulation, déploie la cartographie mouvante d’une conscience à l’intérieur de laquelle le lecteur lui-même est mis en mouvement.

* A traduit entre autres Milán Füst, Eszter T. Molnár, Ádám Bodor. Ce qui luit dans les ténèbres (1328 pages, 33 ) paraît le 4 septembre aux éditions Noir sur blanc.

Sophie Aude
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
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