Notre présence au monde ? Nos perceptions ? Nos métamorphoses ? Y a-t-il des expériences humaines capables de nous faire changer du tout au tout ? Il y a certes des amnésies, des pertes complètes de mémoire et même des dénis énormes, terribles, l’ivresse, la folie… Juan Tallón inverse ici le processus. Et si le monde changeait d’un coup autour de nous, sans nous ? Le natif d’Ourense écrit aussi bien en galicien qu’en castillan. Il est l’auteur de six ouvrages dont seuls Chef-d’œuvre (cf. Lmda N°243), une polyphonie quêtant une sculpture monumentale égarée et aujourd’hui Un voyage en or ont été traduits en français.
Antonio Hitler (sic) est un dur, ambitieux, prêt à tout entrepreneur de pompes funèbres au commerce florissant. N’a-t-il pas mis sur le marché un cercueil en or ? Pour en faire la promotion, il se rend au Mexique. Au cours d’une soirée bien destroy, il se déglingue, perd la mémoire de ses actes, de sa violence. Lorsqu’il rentre en Espagne, tout son univers s’est métamorphosé, il ne reconnaît ni sa femme ni sa fille, ni même sa ville et pourtant continue à faire comme si. N’est-il pas devenu responsable d’un musée ? Composé en miroir inversé, d’une écriture vive sinon urgente, Un voyage en or tangue, titube entre l’étrangeté et la stupeur d’un songe métaphysique et un film burlesque moraliste, hautement sarcastique. « (…) quand il ouvre les yeux, on dirait que l’électricité est soudainement revenue après une panne de courant. »
Le Songe des héros, roman d’Adolfo Bioy Casares, évoque une expérience paroxystique dans laquelle le héros a perdu la mémoire et veut la retrouver. Votre personnage vit-il une expérience similaire ?
Bien que El sueño de los héroes ne constitue pas une référence dans la construction d’Un voyage en or, certaines de ses histoires le sont, surtout l’œuvre de son grand partenaire. La littérature spéculative de Borges et l’étrangeté qui bat dans la littérature de Kafka représentent les deux grandes influences sur lesquelles j’ai construit mon roman.
Pourquoi avoir choisi de relater une telle expérience ?
Chacun de mes romans est avant tout un exercice d’évasion du roman précédent, en l’occurrence Chef-d’œuvre. J’essaie toujours d’écrire le roman que je n’ai jamais écrit et que je ne sais pas écrire. J’ai besoin de la difficulté, d’un projet qui me pousse au bord de l’échec total. Pour celui-ci, il m’a semblé que l’étrangeté pouvait être un très bon matériau. Après tout, c’est une expérience fondamentale de la conscience humaine, comme disait Lovecraft, comparable au fait de tomber amoureux, à la peur, à l’enracinement, à l’ambition. Qui n’a pas fait l’expérience du contact avec l’étrangeté, cette sensation si souvent répétée dans la vie de chacun, sous laquelle nous avons l’impression que quelque chose ne colle pas, n’a pas de sens, et malgré la suite des événements, nous devons nous adapter, assumer le manque de sens ?
Est-ce un roman d’initiation ?
Je ne l’ai...
Entretiens L’enfer du décor
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Dominique Aussenac
Avec Un voyage en or, Juan Tallón offre à son héros une expérience paroxystique à travers un miroir inversé. Vertigineux et étourdissant.
Un livre
