Le succès du Nature writing est un symptôme de nos maux que le récit de pêche – un genre américain en soi – exprime bien sous la plume de John Gierach : « Dans le passé, on estime que les remontées de steelheads dans la Skagit comptaient environ trente mille poissons, alors qu’aujourd’hui, on s’approche plus d’un insignifiant deux mille ». Et pour enfoncer le clou : « Vous auriez voulu être là cinquante ans plus tôt, mais bon, vous n’y étiez pas, et les regrets sont inutiles ». Les steelheads ? Des grosses truites qui migrent depuis l’eau salée du Pacifique pour remonter la Skagit, une rivière de l’État de Washington que bousillent le réchauffement, la pollution industrielle et agricole. Si bien que la littérature halieutique made in USA nous parle de notre monde, ces histoires de truites et de mouches montées constituant un sous-genre de la consolation chère aux Sénèque, Boèce et Cie qui sous la Rome des empereurs sentaient déjà eux aussi que leur monde partait de travers. Et le récit de la pêche à la mouche concentre alors ce qui pour nous se raréfie, à célébrer : du temps non aliéné par le travail, les retrouvailles avec la nature sauvage, un rapport respectueux à l’animal que signe le principe du « no kill » ordonnant de remettre le poisson à l’eau, la beauté du geste au physique comme au moral. Plus de la solitude, de la rêverie, du silence, toutes choses menacées.
C’est ce que l’on trouvera chez Gierach qui, tout gosse, a contracté son virus sur un ruisseau pauvre en poissons et riche en moustiques comme il le raconte entre cent autres anecdotes dans Nous avons tant pêché. Soit, André Dhôtel dans Terres de mémoire le disait au souvenir des ronces encombrant ses rivières ardennaises, une folie pour laquelle il faut être « enragé à trainer ». Gierach est un tel doux dingue dont la vie – il est mort le 3 octobre 2024 à 78 ans – s’est plus encore passée à prendre et rater du salmonidé, par tout temps et partout, qu’à écrire sa bonne vingtaine de bouquins dont il faisait la « tournée promotionnelle » en cambrousse dans des boutiques spécialisées pour « des chasseurs de canards et des pêcheurs de black-bass classiques », « parfaits Américains » ignorants de la pêche à la mouche : il en retient surtout son sentiment de frustration d’avoir chaque année manqué, durant un plein mois à la demande de son éditeur, l’appel de la rivière à cause d’un maudit livre.
On se demande ce qui nous charme tant dans cette autobiographie quasi testamentaire – une « nécrologie de la rivière » – pondue par son auteur à l’âge de 65 ans. Si l’on est pêcheur, pêcheuse, on s’en veut de gâcher ses heures à la lire plutôt qu’à taquiner le poisson ; si on ne l’est pas, on s’étonne que cette prose volontiers ésotérique ne nous tombe pourtant pas des mains. Mais qui diable sauf par perversion s’intéressera au « lancer Spey », au type de pelle ad hoc pour enfouir sa merde dans les règles de l’art (au passage, un éloge du cultissime Comment chier dans les bois de Kathleen Meyer), et au scandale éthique que constitue l’emploi d’un « flap-doodle » pour sortir un saumon ?
La réponse est limpide : Gierach est un grand écrivain américain. Un écrivain d’abord pour son œil sur le paysage – eaux, reflets, lumière et ombres, bêtes, météo –, pas étonnant qu’il se soit essayé à la poésie. « Les omniprésents oiseaux bruns et bavards s’avèrent être des troglodytes des cactus et ceux noirs et jaune vif qui nichent dans les palmiers des orioles noir et or. » Pour son talent ès personnages également – compagnons de pêche aimés et jalousés, guides, braconniers, tous dépeints avec affection. Sans parler des poissons, les vraies stars. Un écrivain encore pour ce récit à suspense d’une pêche nocturne en groupe, alibi d’une troublante attente du vol des lucioles. Et Gierach est un grand écrivain américain pour ce que l’on aime trouver chez eux. Le lyrisme mâtiné d’autodérision « cool », une épopée, et des lieux communs de cinéma : un mauvais motel, le blizzard, une virée au Mexique. Le « no kill » supportant l’exception, on apprend même à cuisiner les truites avec du porc salé dans de la graisse de bacon. Gaffe au cholestérol.
Jérôme Delclos
Nous avons tant pêché, de John Gierach
Traduit de l’américain par Janique Jouin-de-Laurens, Gallmeister, 252 p., 23,10 €
Domaine étranger Festival de cannes
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Jérôme Delclos
John Gierach (1946-2024) célèbre la truite, les grands espaces, le temps libre et la liberté. Vivifiant comme l’eau fraîche du ruisseau.
Un livre
Festival de cannes
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

