Après le réjouissant et sarcastique Plexiglas mon amour (2021), qui nous plongeait dans le présent fou du covid aux côtés de Kevin le survivaliste, Éric Chauvier nous fait parcourir l’histoire de l’espèce humaine. Station debout, chasse, poux, cailloux, feux, guerres, religions, philosophie, industrialisation, massacres, intelligence artificielle : comme dans ces vidéos en accéléré où l’on voit courir des nuages ou s’édifier en une minute un bâtiment, son récit fait se succéder des scènes et des images de différentes époques, nous conduisant en une heure de la Préhistoire à une mission intergalactique dont on taira les modalités. Une phrase comme « Passent des milliers de solstices. » suffit d’abord à glisser d’une période à une autre, puis chemin faisant, le temps s’emballe, certains fragments du récit ne sont plus séparés que d’un siècle – de quelques dizaines d’années, voire d’instants. C’est que la mécanique humaine s’affole.
Un lac inconnu est un récit étonnant, bref et dense, amer, mélancolique, ironique, moraliste, à l’occasion teinté d’humour : « Peu à peu, des relations naissent (qui épouille qui ?), des préférences (qui épouille le mieux ?), des conflits (qui ne veut pas être épouillé ?), des frustrations (et pourquoi ne veux-tu pas m’épouiller ?), des conflits subséquents (qui donc entrave l’épouillage ?), peut-être même des résolutions de conflits. » C’est un texte inactuel par sa forme ; ni épopée historique, ni dystopie, ni essai ni fiction, frayant à travers tout ça, majoritairement au présent de l’indicatif, un présent flottant. Inactuel aussi par sa fausse imprécision : aucune époque n’est nommée directement, des penseurs et des tyrans sont caractérisés par leur pilosité ou évoqués en deux lignes par un condensé de leur théorie. Comme dans certains fragments des Caractères de La Bruyère, c’est au lecteur de reconnaître le modèle dont il est question. L’écrivain et anthropologue a une faculté à suggérer, parfois en un mot, l’esprit d’une époque : « autochtone », « émancipation » (« le mot est lâché, et sans doute n’est-il pas pire contresens que ce mot-là dans l’histoire de l’espèce »), « usinage », « fake », « deuxième genre ». Malgré son apparente abstraction, il donne à ressentir l’angoisse, ce frisson de chacun d’entre nous face à la mort, frisson qui court à travers les millénaires, fait de l’histoire humaine une fuite en avant tragique et suscite d’innombrables fictions consolatrices, qu’elles émanent des dirigeants, des artistes ou des économistes.
De ce monde courant à sa perte, l’écrivain ne semble pas sauver grand-chose : un peu d’entraide, quelques vers d’Ossip Mandelstam, et des visions fugitives. « Mais alors ? Que faire ? » Lire, déjà, Un lac inconnu, pour faire un pas de côté.
Chloé Brendlé
Un lac inconnu, d’Éric Chauvier
Allia, 106 pages, 10,50 €
Domaine français Time-lapse
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Chloé Brendlé
En une centaine de fragments, Éric Chauvier fait défiler passé, présent et futur de l’humanité. Aussi puissant que pessimiste.
Un livre
Time-lapse
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.
