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Domaine français La face sombre de la Libération

avril 2021 | Le Matricule des Anges n°222 | par Lionel Destremau

Un roman noir qui suit les traces obscures et sanglantes de l’épuration en France.

La Sacrifiée du Vercors

François Médéline s’attache dans la plupart de ses romans noirs aux années 80 et 90, à des faits divers politiques et des intrigues policières tortueuses, exception faite de Tuer Jupiter, amusante satire sociale où Emmanuel Macron se retrouve victime d’un complot… Le voici, avec La Sacrifiée du Vercors, dans l’exercice du roman policier historique, et force est de constater qu’il y trouve ses aises, en situant un crime en 1944, à la fin de l’été, dans le Vercors. Dans cette période trouble, les repères se brouillent, les alliés ont débarqué, la France peu à peu est reconquise, et dans les campagnes, aux résistants de la première heure se mêlent les ralliés de la dernière heure, rejoignant des FFI qui ont pris les rênes du pouvoir localement. En manque de stabilité administrative, de Gaulle nomme des commissaires de la République chargés de rétablir une autorité centrale et de faire régner la justice pour contrôler, autant que faire se peut, une épuration qui prend parfois des allures dramatiques et violentes.
C’est ainsi qu’une certaine Marie Valette est retrouvée morte, violée puis assassinée. Elle a préalablement été tondue par ses agresseurs. Cependant, le père de la victime est résistant, son jeune frère a été fusillé par la milice, comment aurait-elle collaboré avec les Allemands ? Pour certains jeunes maquisards, il n’y a aucun doute, l’assassin ne peut être qu’un Italien, bien connu du coin pour avoir commis différents larcins. Ils sont bien décidés à pendre le coupable sans autre procès. Un homme se dresse sur leur route, le commissaire Georges Duroy, venu pour une autre affaire ; et peut-être pourra-t-il compter sur l’aide inattendue d’une femme, Judith Ashton, une journaliste américaine du magazine Life, qui sillonne la région pour suivre la reconquête du territoire français. « Le FFI fait deux pas chassés et ajuste. Il abat la crosse sur la pommette. La pommette s’enfonce, les os craquent, la peau éclate. Fucilla n’émet aucun son. Les cris de la foule commencent. Ils fusent. Les vieilles ont les poings serrés, les gosses braillent. Le sang gicle. Les gosses tapent dans leurs mains. Un enfant avance. Il s’approche de Fusilla et balance un coup de pied dans son flanc. C’est le gosse à l’arme automatique de ce matin, le plus grand. Il tient sa vraie guerre. »
Si l’écriture de Médéline est parfois un peu hachée, comme trop précipitée, la force du récit tient justement dans cette forme de simplicité ou d’évidence qui colle à une époque où l’on ne s’embarrasse pas trop de questions morales, au profit d’une action rapide. En ramassant toute l’intrigue et l’enquête sur vingt-quatre heures, Médéline parvient à donner du rythme à sa narration tout en insérant l’arrière-plan historique et la complexité des rapports entre les protagonistes dans une forme de tension permanente. Avec son duo de personnages, il crée une double perspective : Duroy prend en charge l’enquête mais sert aussi à détailler l’environnement politique et historique, tandis que Judith Ashton porte un regard plus distancié sur les ambiguïtés de la population française qu’elle connaît bien. Tous deux se retrouvent dans une volonté commune de justice. La question de la place et du statut des victimes et des bourreaux fait partie des dessous essentiels du crime mis en scène. Le Vercors a été martyrisé pendant la guerre, de nombreux résistants ont payé le prix du sang, et le maquis était devenu un symbole d’engagement contre l’occupant. Cependant, aussi puissant soit ce symbole, parmi les héros ne peut-il y avoir aussi des salauds ? Et parmi les victimes expiatoires de l’épuration, toutes étaient-elles coupables ? Combien d’innocent.e.s, dommages collatéraux d’un formidable désir de vengeance ? « Il va falloir inculper des FFI pour assassinat. Ou fermer les yeux au nom de la cause. »


Lionel Destremau

La Sacrifiée du Vercors
François Médéline
10/18, « Grands détectives », 198 pages, 14,90

La face sombre de la Libération Par Lionel Destremau
Le Matricule des Anges n°222 , avril 2021.
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