Réponse et responsable viennent du latin « respondere » qui signifie « promettre en retour ». À bien des égards, le premier livre d’Adèle Haenel est une réponse à l’enfant qu’elle fut, sommée de « jouer juste » et victime d’agressions sexuelles par un réalisateur de vingt-quatre ans son aîné. C’est aussi une réponse à l’agresseur sous forme de remise en ordre des places et des relations sociales. Viser juste tient tout au long de ses pages sa promesse d’une responsabilité devant l’enfance flouée, sans contours ni secours.
De ses puissantes prises de parole dans Mediapart en 2019 à sa décision de mettre un terme à sa carrière d’actrice de l’industrie du cinéma puis son activisme en faveur des droits humains, comme son soutien au peuple palestinien depuis le début du génocide ou aux grévistes de la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher, Adèle Haenel ne cesse d’élargir son champ d’action. Dans ce premier texte polymorphe extrêmement dense, elle alterne les registres de l’essai, du scénario prenant parfois des allures de conte, et du manifeste artistique. L’expérience personnelle s’articule à des réflexions sociales-historiques d’une intégrité redoutable, le tout dans un impressionnant souci pédagogique. On traverse des intérieurs, un salon, une salle de cinéma, une salle de classe… et on rit parfois d’une repartie qui tombe à pic ou d’une touchante didascalie. Viser juste signe une entrée saisissante et généreuse en littérature, de celles qui ont le don de nous augmenter.
D’emblée, Adèle Haenel se pose en « actrice enquêtrice » écrivant du point de vue de « l’adulte du futur ». La première étape de son investigation, qui repose sur « la disparition de cet enfant », consiste à cartographier l’oubli. Il faut en découdre avec ce qu’elle appelle la « culture de l’oubli », écho à « la culture du viol » et à « la culture de l’inceste ». Pour cela, l’actrice enquêtrice retourne sur les lieux du crime et, par le truchement de l’écriture du scénario, reconstitue les circonstances et l’orchestration des agressions. Elle dévoile ainsi une grande opération d’extinction de voix et de dessaisissement du corps. L’enfant – exclusivement genré au masculin comme neutralisé – est repéré par un réalisateur célèbre. Poussé par son père tel « un produit sur le marché », il va travailler gratuitement des centaines d’heures, sous couvert de formation. Le réalisateur célèbre l’intime de « jouer le jeu de la nature », d’obéir à sa « nature naturelle », c’est-à-dire d’apprendre à faire semblant de faire l’amour et à « décalotter délicatement » le sexe d’un autre enfant, sans quoi il n’obtiendra pas le rôle de sa vie. Les demandes comminatoires du cinéaste, entre valorisation et dévalorisation permanentes, pétrifient l’enfant pris dans les mailles d’une ambivalence alors incompréhensible, « coupable à jamais d’avoir eu le désir de vivre ».
L’agresseur, n’agissant jamais seul, opère au sein d’un « système relationnel » totalement asymétrique et...
Domaine français Penser vivante méthode
La comédienne et metteuse en scène Adèle Haenel cherche à restituer l’existence de l’enfant anéanti qu’elle fut à mesure d’une enquête autour de sa disparition. À la hauteur de sa sensibilité, ce premier texte d’une grande force replace le sens au centre de la scène.
