Sylvain Prudhomme, arpenteur sans frontières
Ça commence par une rencontre. Le narrateur vient de garer sa voiture sur le parking du massif de La Viranche (ne cherchez ni la rivière, ni la vallée : nous sommes dans une fiction) où seule une autre voiture est stationnée. Et justement, voilà sa propriétaire : « Lorsque je la rencontre elle descend tout juste de là-haut. L’hélicoptère vient de la déposer. » C’est l’incipit du roman : la rencontre avec une femme venue du ciel. Elle est très chargée, il lui propose son aide, en cinq minutes ils se tutoient, merci, au revoir, elle repart au volant de sa Berlingo, il noue ses lacets et grimpe retrouver un ami botaniste avec lequel il passe le week-end à plus de 2 000 mètres à la recherche d’« élynes queue-de-souris, qui existaient déjà au temps des mammouths. » Ils bivouaquent dans la nuit froide et c’est intense. Puis il redescend, la montagne s’estompe et ne reste en lui que le désir lancinant de revoir la femme tombée du ciel. Elle s’appelle Paola, est photographe, travaille avec une chambre et des plaques de verre, d’où son chargement, aime aller au cœur de la nature qu’elle scrute en Sibérie, en Patagonie, en haute montagne. Certains diront qu’elle est une photographe de l’extrême, elle est connue. Il récupère son mail, lui écrit, maladroitement amoureux déjà, elle lui répond taquine et joyeuse et le roman se charge d’une grande et belle promesse. Quand il l’a croisée, elle revenait d’une mission à plus de 3 000 mètres où elle accompagnait six archéologues à la recherche d’abris néolithiques, eux fouillant, elle photographiant la Réserve du lac face à eux, entourée de cimes où l’humain est banni, protégée par des falaises à pic et par le lac, profond, qui veille sur elle. Il visite les lieux via internet, l’imagine, elle, là-haut.
Ça lui donne envie d’y aller, il en parle à son ami botaniste, se disent que oui, ils iront et ils n’y vont pas et l’hiver arrive et Paola, par mail, le taquine : justement elle y retourne, seule, elle veut photographier la Réserve en hiver. Seule là-haut, au bord du lac, à la limite du monde où les humains ne sont pas autorisés à pénétrer.
Et elle disparaît. Les gendarmes partent à sa recherche, mais l’hiver, la neige, le froid. Ils ne retrouvent pas son corps. Le narrateur est foudroyé. Il ne l’a rencontrée que cinq minutes et il ne pense qu’à elle. Alors il commence son enquête comme on fait son deuil, interroge les gendarmes, l’archéologue qui dirigeait la mission à sa première montée. Il rencontre l’homme avec lequel elle a longtemps vécu et dont elle venait de se séparer. De témoignage en témoignage, se dessine le portrait d’une femme exigeante de la trempe de ceux « qui ne tiendront jamais tout à fait en place. Au-dedans desquels malgré eux ça remue, ça déborde. » Portrait touchant qui pourrait aussi bien être, de l’auteur, une forme d’autoportrait fictionnel : non pas le reflet de qui on est, mais celui de qui on se fixe l’objectif de devenir. Comme si Paola était descendue du ciel pour dire...

