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Égarés, oubliés Une passionnaria pro-Lumumba

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Éric Dussert

Figure de la lutte pour les indépendances dans l’Afrique des années 1960, Andrée Blouin fut une militante implacable et… détestée par la presse.

Le 9 avril 1986, au petit matin, Andrée Madeleine Gerbillat s’effaçait au 4 de la rue de la Chine, dans le XXe arrondissement de Paris. Elle était née en Oubangui-Chari, le 1er décembre 1919 d’un père occidental chasseur d’éléphant et d’une mère africaine, Joséphine. Andrée, on l’avait connue sous son nom d’épouse, Blouin – son mari était enseigne de vaisseau lorsqu’elle l’a rencontré à Conakry, ou bien boucher selon la presse d’extrême droite Un nom qui avait fait rugir de rage la France rassie des promoteurs de la colonie à outrance. On l’avait taxée alors de toutes les tares et on l’avait vêtue de tous les noms. La presse s’était déchaînée comme elle sait le faire, mais Andrée Blouin est désormais considérée comme une héroïne. Preuve qu’il ne faut écouter ni les droitistes ni la presse qui peut à l’occasion se montrer imbécile. À l’instar de Suzanne Césaire ou Paulette Nardal, Andrée Blouin est une figure des luttes décoloniales.
Selon certaines sources, Andrée Blouin serait née à Bessou, qui se nomme aujourd’hui Ndjoukou, en République centrafricaine, à la date du 16 décembre 1921. Qui croire donc de l’état civil ou de l’état civil ? Et si l’on en croit la rumeur, elle aurait publié d’abord des contes africains (les aventures d’un certain Boubou) et même des Poésies et émotions africaines, publiées à compte d’auteur dont de piètres fragments ne nous parviennent aujourd’hui que par les citations qu’en fait, et c’est tout le paradoxe, bien ironique, le journal d’extrême droite Rivarol qui souhaitait moquer évidemment ses vers amoureux… (« Car l’amour est fait pour elle. Et son corps souple vous fera vivre. Le ciel chaud de son pays…  ») ou vengeurs (« je ne vois que toi et je te nourris !/ Vieille haine, tu m’apprends si bien. A mépriser. »). La littérature ne fit pas son bonheur. C’est en tribun qu’elle perça, piratant littéralement une émission sur les ondes nationales de la République démocratique du Congo, en 1960, avec un discours tonitruant de révolutionnaire où il était question de révolte, où elle tâchait de faire réagir « L’homme de couleur qui connaît, lui, le slogan réel de l’occupant, qui est la destruction des aspirations du monde noir. » En août 1959 déjà, une édition de son « Appel aux femmes africaines » avait été diffusée par le parti de Sékou Touré. Son talent d’oratrice n’échappait à personne ; elle fut expulsée d’ici, de là, perçue comme un suppôt de la révolution lorsqu’elle exigeait l’égalité des sexes et l’indépendance des pays où elle passait, Congo ou Guinée, laquelle devient en 1958 le premier pays subsaharien à se détacher de la France. « Ceci est le réarmement moral de l’Afrique » clamait Andrée Blouin à la radio en 1960. La presse parisienne lui sauta à la gorge en titrant : « Au micro du Congo elle prêche la haine » (Ici Paris, 24 août 1960).
Paradoxalement, tout le monde s’accorde sur sa beauté… qui lui est néanmoins comptée à charge. Ne serait-elle pas une aventurière ? On la surnomme la « Caroline chérie africaine », du nom du personnage à l’eau de rose de Jacques Laurent alors bien à la mode. La même mésaventure est arrivée à Elyane Vermeirsch, l’interprète belge – et blonde – qui accompagna Patrice Lumumba à New York lors de son discours devant l’ONU. On s’acharne sur Elyane et Andrée, devenue l’une des proches du leader congolais (bientôt exécuté par la CIA pour le compte du royaume belge le 17 janvier 1961), qui sont présentées comme ses égéries ou ses maîtresses. Naturellement, la portée politique de l’engagement d’Andrée Blouin est tue, alors que l’idée du panafricanisme se répand avec ses théoriciens et ses adeptes fervents. En parlant de « réarmement moral africain », on prétend que la présentatrice voulait récupérer le succès des émissions panafricaines en leur donnant une résonance xénophobe. Le panafricanisme n’était pourtant rien d’autre qu’une intégration européenne à l’échelle du continent africain, mal perçu évidemment, notamment depuis que Moscou tentait délibérément de récupérer l’idée. Et au Congo, « la présence d’une Métisse de teint clair, très belle » paraissait participer de cette emprise communiste internationale. « Elle en imposait à tous, rappelle un Suisse dans ses mémoires, et elle était particulièrement intime, disait-on, avec le vice-premier ministre Antoine Gizenga, le leader congolais (…) Mme Blouin était devenue officiellement le chef du protocole du gouvernement et c’est sa voix qui retentit à la radio ce jour-là. » (Charles Piguet, Liberté pour le Zaïre, Caux édition, 1991).
Si la poésie d’Andrée Blouin ne restera pas forcément dans les annales – encore faudrait-il pouvoir la lire pour s’en assurer –, on lui reconnaîtra son engagement auprès des femmes guinéennes et sa dénonciation des processus du néocolonialisme. Il ne restera pour en témoigner qu’un essai d’autobiographie en anglais et jamais traduit, My country, Africa. Autobiography of the black pasionaria, écrit en collaboration avec Jean MacKellar (Praeger, 1983). En croisant les sources, on se souviendra alors que la belle Andrée Blouin était « Toujours nimbée de “Shalimar” », mais que « Madame Andrée Blouin elle-même n’a pas le droit d’entrer chez Patrice qu’elle ne voyait d’ailleurs presque jamais. » C’est l’épouse du cinéaste Jean Rouch, la journaliste américaine Jane Margaret Rouch, qui en a témoigné (En cage avec Lumumba, éditions du Temps, 1961). On est loin du conte à dormir debout de ces rageux des médias hexagonaux.

Éric Dussert

Une passionnaria pro-Lumumba Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
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