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Domaine étranger Quand l’autre n’existe plus

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Albain Le Garroy

Dans un court roman d’anticipation, Martin Harniček brosse le portrait d’une société fondée uniquement sur l’égoïsme et l’arrivisme, une société qui pourrait être tout aussi bien la nôtre.

Vous aimez le pouvoir ? Vous aimez les personnages qui aiment le pouvoir ? Alors Albin est fait pour vous. Martin Harniček nous raconte ici les aventures d’Albin, un mégalomane sadique dont le seul but est d’arriver au sommet du pouvoir dans une société dystopique contrôlée par le Parti mondial. L’auteur, après la parution du livre en 1981, aura « quelques » problèmes avec le gouvernement de son pays, la Tchécoslovaquie communiste, et préférera s’exiler en Allemagne.
Les auteurs de dystopie ne sont pas des prophètes. Difficile à croire ces temps-ci, surtout lorsque l’on voit le nombre d’articles, de livres et de conférences où l’on demande à des auteurs de science-fiction leurs pronostics sur l’avenir. Les écrivains de dystopie ne parlent jamais que du présent. Du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley au Neuromancien de William Gibson, les auteurs de dystopie prennent un ou plusieurs éléments de leur environnement qui les terrifient et se contentent de le ou les exacerber. 1984 n’est pas une prédiction. Malgré tout ce que l’on entend aujourd’hui, George Orwell n’avait pas particulièrement prévu le futur du monde. Il s’était contenté de regarder son époque.
Regardons de plus près de quoi Albin, le personnage éponyme, est le nom. Il est égoïste, manipulateur, arriviste et menteur. Il pourrait être une exception, une sorte de singularité maléfique dans le monde merveilleux d’Harniček. Ce n’est pas le cas. Il est la parfaite incarnation des « valeurs » de la société décrite dans le livre. Tous les personnages du roman considèrent autrui comme de simples prolongements d’eux-mêmes. Rappelez-vous Viande du même auteur : une dystopie où l’être humain est devenu l’unique aliment consommable. Albin, le livre, est une variante du même thème : tout individu est devenu un objet, une ressource exploitable. Dans les mondes d’Harniček, l’altérité n’existe pas. L’autre n’est pas un individu autonome. Il n’est bon qu’à être possédé et intégré, ingéré, symboliquement ou non, par des Moi égoïstes.
Mais les personnages d’Harniček, que ce soit dans Viande ou Albin ne sont pas des monstres. Ils ne sont pas des écarts à la norme. Ils sont la norme. Existe-t-il un espoir dans Albin, une possibilité d’écart à la norme, justement ? Ce sera au lecteur de voir. Cependant, c’est à propos de cet espoir que l’auteur paraît particulièrement cynique tout au long du roman et ce dès le début. Constatez par vous-même : le père du personnage éponyme veut un fils qui sauvera le monde. De prime abord, l’on pourrait le trouver plutôt sympathique, d’autant plus que ce sera un échec total, son fils étant l’exact contraire tout ce qu’il désire. Néanmoins, pour satisfaire son envie narcissique d’être le père d’une sorte de messie, il abusera de sa femme, ce qui la condamnera à mourir à l’âge de 40 ans, pour une raison que le lecteur comprendra en lisant le livre. S’en sentira-t-il particulièrement coupable ? À vous de juger : « Isabela, chuchota-t-il sans pouvoir lui non plus retenir ses larmes, Isabela. Pardonne-moi. Il le fallait. Je t’aime, crois-moi. J’ai fait ça par amour pour toi, pour ton salut. Pour ton salut et celui du monde. »
Si le père paraît être l’exact opposé de son fils, ils suivent en vérité le même schéma : l’utilisation d’autrui pour leur propre satisfaction égoïste. Pire, le fils est finalement plus honnête que le père : il n’a aucune prétention autre qu’agir pour lui-même.
Albin est une réflexion sur le pouvoir, sur le contrôle de l’autre. Oui, c’est une dystopie. Mais l’auteur s’inspirait de sa propre société quand il a rédigé son livre. De plus, l’on ne parle pas ici de média, de technologie, de communisme ou de néolibéralisme. Uniquement de pouvoir. Des Albin, il en a existé, il en existe et il en existera probablement. Des Albin ont vécu en Tchécoslovaquie en 1981 mais vous en croisez aussi dans votre rue en 2026. Cette intemporalité et, hélas, cette universalité font d’Albin un grand roman.

Albain le Garroy

Albin, de Martin Harniček
Traduit du tchèque par Benoit Meunier, Monts Métallifères,
130 pages, 18

Quand l’autre n’existe plus Par Albain Le Garroy
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°270
4,50