L’éditeur ne nous dit pas grand-chose de l’autrice, Sarah Orokieta – elle est née en 1977, vit dans le canton du Valais, en Suisse. Sur son compte Insta, elle se présente comme « autodidacte, écrivaine, plasticienne ». Passons vite sur les éléments biographiques pour dire d’emblée tout le bien que l’on pense de ce premier roman particulièrement réussi dans le genre que l’on pourrait appeler mine de rien. Car sans en avoir l’air, cette quadra raconte notre époque, ses tics et ses tocs, son tempo sous le vernis du travail et de la routine quotidienne. Comment s’y prend-elle ? En déléguant à un certain Loïc, trentenaire pépère, informaticien bien dans ses baskets et créchant toujours, sans honte aucune, chez papa-maman, en lui déléguant, donc, le soin de tenir un journal le temps d’une année. Émotionnellement, ce Tanguy ne tangue guère : il aime plutôt son boulot et cohabite sans trop de frictions avec une famille qui ne lui pourrit pas l’existence. Malin, ce choix de Sarah Orokieta de faire de son protagoniste un diariste ordinaire qui a de la langue un strict usage utilitaire. Ce n’est pas un chroniqueur tout gonflé de lui-même, tendance Narcisse et catharsis, et qui utiliserait l’écriture comme un orfèvre ciselant les contours de son autoportrait dans une plaque d’argent, non ; c’est quelqu’un de direct dans son expression. Pas de chichis égo-lyriques ici, mais du factuel, je fais-ci, je fais-ça, et en avant la petite zizique du techno-boulot-dodo.
Décidément maline, Orokieta a trouvé tout un tas de petits trucs – usage singulier de la ponctuation, style haché presque robotique, humour pince-sans-rire – qui permettent à ce Loïc-locuteur de tout de suite s’incarner dans l’imagination du lecteur, tant nos façons de parler nous définissent davantage que notre physique. Dit autrement, ce diariste n’est pas un phraseur et pas le moins du monde poseur, il appartient plutôt à l’espèce attachante des gens un peu déphasés, sans filtre et sans relief. Ni ambition ni goût de la sédition en lui, il vit au jour le jour dans une période qui peine à sortir de l’épidémie de Covid, rythmée par les notifications sur la guerre en Ukraine. Amateur de documentaires et de séries policières, changeant ses draps le dimanche comme d’autres vont à la messe, adepte d’une sociabilité sans excès de houblon et pratiquant le ping-pong une fois par semaine, il se décrit comme « un mec bien ». « Je n’ai rien d’un artiste. Je suis un gars concret », dit-il à un moment dans l’un de ses comptes rendus journaliers. Éloge du prévisible : « Je ne crois pas que je me pose trente-six mille questions. C’est assez clair dans ma tête. Je n’aime pas l’aléatoire ».
Une bascule va toutefois progressivement s’opérer à partir du moment où le personnage s’inscrit à un site de rencontres. Début de l’imprévu ; l’entrée d’une femme dans sa vie sera un premier facteur générateur d’aléatoire (et de pensée), car l’affectif bouscule alors l’habitude et la psyché. À quoi s’ajoutent un nouveau travail, un déménagement, des événements familiaux. Mine de rien, disions-nous en commençant, Sarah Orokieta introduit donc des éléments qui créent du désordre dans une existence balisée, canalisée, presque anesthésiée. Quand son personnage note qu’il « sort de (s)a zone de confort », il faut comprendre que des tensions intérieures le travaillent. Si aucune effusion ne perce dans les mots de Loïc, on sent cependant qu’ils deviennent mouvants, matière à émotions jusque-là contenues et convenues, vecteurs d’autres choses, ce qu’on appelle la sensibilité, les sentiments, la conscience de soi…
Dans un univers saturé de signes et de signaux technologiques (écrans et réseaux soufflant le chaud et le froid de l’actualité), Sarah Orokieta observe un homme qui, sans le savoir, se cherche, pour qui tout ou presque est aventure dès lors qu’il sort « des procédures », un homme comme il en est tant désormais, vague, qui se laisse porter, mollement acteur de sa vie. Ce journal, au fond, est une manière d’objet transitionnel pour Loïc ; il lui permet de grandir, c’est-à-dire, finalement, de s’ouvrir au monde.
Anthony Dufraisse
Rapport d’activité, de Sarah Orokieta
Zoé, 157 pages, 17,50 €
Domaine français Techno, boulot, dodo
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Anthony Dufraisse
La primo-romancière Sarah Orokieta raconte l’ordinaire d’une vie d’homme aujourd’hui, pour qui tout devient aventure.
Un livre
Techno, boulot, dodo
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

