Le couloir que je prends, c’est celui qui mène au passé. Ce voyage spatial est un périple temporel, une machine à remonter le temps, et je me demande où il va me conduire ». Décidément, la collection « Retour chez soi » est une mine ouverte par Flammarion, avec ses thrillers existentiels qui offrent à des écrivains la possibilité de revenir dans un lieu de leur enfance ou de leur adolescence qui palpite encore dans la mémoire. Le 45 rue d’Ulm où revient Éliette Abécassis n’est certes pas situé dans son enfance, mais il palpite encore : à cette adresse fut l’une de ses « plus éclatantes victoires », son admission en 1989 à l’ENS. Nous y revoilà sur les ailes d’Éliette : « Est-ce vrai ? Ou est-ce que je rêve ? C’est à la fois mérité, par la somme inouïe de travail que j’ai fournie, et totalement miraculeux, car au fond il n’y a que 19 places pour la section où j’ai été prise ». Bref, c’est un miracle qui tient du mérite, et dont on se trouve en tout cas bien content, car s’ouvrent derechef les portes de l’« École, la seule, la vraie, l’unique », celle où « Il faut savoir tout sur tout, ce qui rend l’École normale vraiment supérieure ».
Ne pas s’y tromper, Éliette n’entend pas se mettre en valeur, elle qui, augustinienne comme pas deux, « n’aime pas évoquer ce moi haïssable » ; ce qu’elle veut, c’est célébrer une communauté d’esprits libres, chanter la Thélème du désintérêt : « L’École normale supérieure (et c’est en cela qu’elle est vraiment supérieure) est la seule école qui ne vise ni le pouvoir, ni l’ambition, ni la richesse ». Autrement dit, « Nous avons tous plus ou moins pris la tangente ». Mais encore ? Les normaliens « sont trop rêveurs pour être arrivistes. Et trop épris de liberté pour se plier à l’ordre et à la raison. Quand ils ont le pouvoir, on ne les sent pas tout à fait à l’aise. Ils préfèrent écrire, comme Bruno Le Maire, se battre contre Elon Musk, comme Stéphane Israël, ancien P.-D.G. d’Arianespace, (…) au fond ils sont des albatros : leurs ailes de géant les empêchent de marcher. » Autre déglingos, Marc l’ami de toujours, hier conseiller du ministre de la Défense, aujourd’hui ambassadeur chargé de l’Indo-Pacifique : « Il a pris une sacrée tangente. Sinisant émérite, traducteur et fin connaisseur de la Chine, il est parti s’exiler au bout du monde. » La tangente, vous dis-je. Quand il s’agit de lire un CV, Éliette a un superpouvoir, elle comprend des trucs1, comme avec Rose, sa pote romancière, chef d’entreprise, financière et « transfuge de classe » : « elle vient de la famille Deutz, à qui appartenait l’illustre champagne élaboré à la méthode champenoise. Or, tout comme les classes ouvrières, les classes bourgeoises industrielles sont sous-représentées à Ulm ». Bienvenue dans le Bourdieuverse.
Que ce bouillonnement analytique n’intimide pas nos lecteurs : si 45 rue d’Ulm intéresse cette chronique, c’est que les exigences de la littérature n’y cèdent en rien à celle de la pensée. D’abord parce que ces pages bruissent d’échos subtils, Éliette se figurant sous toutes les coutures de sa grande bibliothèque : ici Rastignac à peu près (« Et puis, Paris, à mes pieds. À nous deux »), là bohémienne catalogue automne-hiver (« Je marche, j’avance, le cœur battant, les mains dans mes poches crevées et mon paletot de chez Maje »), ailleurs Parque astérisque (« J’entends des pas dans la nuit (…) Qui est-ce, à cette heure tardive ? Serait-ce le vent, qui pleure, si proche de moi-même, au moment de pleurer ? »). Elle-même tient bien son rang parmi les stylistes, qu’il s’agisse de planter en quelques adjectifs tel condisciple et prince des nuées (voyez « Le sémillant Christophe Barbier, journaliste, essayiste et homme de théâtre à l’écharpe rouge et au génie polyvalent »), ou de restituer tout leur relief à certains moments forts, comme cette soirée où, rejointe par deux copines dans sa thurne BF250, elle se prend à papoter « des chemins que nous avons empruntés, qui sont ceux de la vie » : « On a traversé des frontières, on a visité des pays, on s’est mariés, on a fait des enfants, on a divorcé ». Une narration « fluide », ainsi que le note Patrick Besson dans Le Point (06/12), et une plume qui sait aussi dire le présent : « les étudiants assis sur des chaises colorées pianotent sur leurs téléphones portables et conversent paisiblement entre eux. Certains déjeunent d’un sandwich. D’autres se pressent, écouteurs aux oreilles, de traverser la cour pour se rendre à leur chambre, ou pour sortir ». On aura reconnu les nouvelles portées de rois de l’azur, dans une épure de qualité vraiment supérieure.
Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat
1 Chacun peut sur son modèle s’entraîner, par exemple en distinguant sur Wikipédia le périple de Stéphane Israël, vaste oiseau des mers exilé depuis des années au conseil d’administration de Carrefour.
À la pointe Les albatros
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Gilles Magniont
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