Alors que les discours va-t-en-guerre se font de plus en plus nombreux, Le Long Chemin du retour de Daniel Keene est un contrepoint bienvenu et salutaire. Ce titre, en référence aux vingt ans nécessaires à Ulysse pour revenir de la guerre de Troie, évoque la difficulté pour tous ceux qui ont combattu au front de retourner à une vie civile « normale ». Le texte a été écrit à partir d’échanges, plusieurs semaines durant, avec des soldats des forces armées australiennes déployées en Afghanistan, en Irak, au Timor et en Somalie. Daniel Keene raconte : « Le projet n’était pas de faire un compte rendu fidèle des entretiens. Tenter de recréer littéralement ce qu’avaient vécu ces hommes et ces femmes serait vain ; reproduire théâtralement ce que l’on endure quand on se trouve sous le feu nourri des talibans, qu’on roule sur un engin explosif improvisé ou qu’on est blessé par un tir de roquette, ça n’est pas crédible sur un plateau. » Il livre un texte entre documentaire et fiction, tout en fragments, comme si le rapport à la réalité avait été déchiqueté. Il met en jeu une trentaine de personnages, majoritairement des hommes, mais aussi quelques femmes, des enfants, un chœur muet… et des hallucinations. Avec ce constat très simple : personne ne revient indemne de la guerre. Le texte est puissant, il est nourri à sa source d’un échange sans concession. En effet, dans la genèse de l’écriture, Daniel Keene a lu certaines scènes aux soldats dont il avait recueilli les témoignages, ces derniers lui faisant un retour « sans filtre ».
Daniel Keene nous livre donc un texte kaléidoscope, ne suivant pas une chronologie linéaire. Parfois nous nous retrouvons sur le front en Afghanistan. D’autres fois nous revoyons certains des soldats lorsqu’ils étaient enfants, en train de jouer à se faire la guerre pour de faux. Ou bien nous sommes en présence de soldats revenus du front, certains gravement blessés, d’autres n’arrivant pas à retrouver une vie normale. Leurs femmes tentent de faire face comme elles le peuvent aux problèmes provoqués par ces blessures invisibles : alcoolisme, insomnie, impossibilité de sortir de chez soi, dépression, hypervigilance…
Ainsi Tom ne peut plus dormir : « Le problème commence quand je ferme les yeux. Je n’entends pas l’explosion. Je n’entends rien. Mes tympans ont éclaté. Je hurle mais je ne m’entends pas. Il n’y a aucune douleur. Il n’y a rien. Rien que ma bouche grande ouverte, qui hurle. Je tombe dans ma propre bouche, dans le noir total. » Alors Tom s’active la nuit : « Y a du repassage à faire ? On m’a appris à repasser pendant mes classes. Repasser et tuer des gens. J’en ai pas tué beaucoup, juste quelques sales types. Est-ce qu’ils comptent ? » S’il avait ses lunettes de vision nocturne, Tom tondrait bien la pelouse également. Histoire d’éviter la confrontation avec ses hallucinations : un capitaine, un chœur de soldats en patrouille. Il s’énerve : « Je sais les gars que vous êtes pas réels putain. J’ai entendu parler de ce genre de truc, mais je l’avais jamais vraiment vécu. (…) Cette situation me rend complètement dingue. Elle fait aussi beaucoup de peine à la femme, par ricochet. (…) Mission. La mission est de vous faire sortir de ma tête, bande de tarés. »
Les seuls qui peuvent comprendre ces soldats, ce sont ceux qui, comme eux, ont fait la guerre, parce que ce qu’ils ont vécu les a soudés dans une camaraderie hors pair. Et aussi parce que ce qu’ils ont vécu était d’une intensité incroyable, comme en témoigne Harry, face caméra : « Je dois avouer qu’aussi terribles et flippants que soient ces EEI (Engins explosifs improvisés, ndlr), c’est ça qui m’a fait le plus vibrer. La montée d’adrénaline était démente putain. C’est la vie et la mort en même temps. C’est pas normal. Je me sentais tellement… vivant. (…) Je crois que rien ne peut rivaliser avec ça. Je me sentais immortel. »
Le mot de la fin est porté par un blessé qui, sorti du coma, semble condamné à rester dans un état végétatif : « Il faudra que je prenne le long chemin du retour. Je mettrai le temps qu’il faudra. Mais je rentrerai. Je rentrerai chez moi. » Daniel Keene nous fait ressentir dans une forme d’intimité mais sans aucun pathos pour autant, cette machine de destruction que sont toutes les guerres.
Laurence Cazaux
Le Long Chemin du retour, de Daniel Keene, traduit de l’anglais (Australie)
par Séverine Magois, éditions Théâtrales, 136 pages, 18 €
Théâtre Blessures fantômes
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Laurence Cazaux
Daniel Keene sonde les traumatismes, dont les plus invisibles, de tous ceux qui ont dû partir combattre dans un conflit armé.
Un livre
Blessures fantômes
Par
Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

