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Domaine étranger La terre orpheline

septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266 | par Camille Cloarec

Grand roman sur la violence (politique, administrative, familiale), Salamecs est aussi un témoignage bouleversant sur les conséquences de la guerre, de l’exil et de l’abandon.

La construction virtuose du nouveau roman d’Antonythasan Jesuthasan nous entraîne, en fonction du sens selon lequel nous l’entamons, au plus près des massacres perpétrés pendant la guerre civile au Sri Lanka (1983-2009) ou dans une banlieue parisienne grisâtre tout sauf accueillante. Ces deux récits s’entremêlent au milieu de l’ouvrage pour ne former qu’un destin : celui de Nandan, le personnage principal, qui comme beaucoup de Tamouls sri lankais a grandi dans la terreur avant de parvenir à s’extirper de son pays natal et de se débattre avec ses traumatismes ailleurs, là où personne ne l’attend. Mais, il en est persuadé, sa destinée (péniblement résumée en trente-sept pages dans son dossier de demande d’asile) n’a rien d’extraordinaire. Car, comme il le répète régulièrement, c’est « toujours la même histoire, la seule qui existe en ce monde ».
L’enfance de Nandan est pulvérisée très tôt, alors qu’il a 8 ans et que l’armée de l’air sri lankaise s’installe dans son village. S’ensuivent des épisodes tous plus atroces les uns que les autres au terme desquels ses deux sœurs sont assassinées, sa mère violée, leur maison perdue. « Combien de temps pouvez-vous garder vos cauchemars en tête ? Je ne savais pas comment je parvenais à faire durer les miens au-delà des mesures védiques. » Comme de nombreux jeunes garçons tamouls, Nandan est ensuite enlevé par le mouvement de libération des Tigres tamouls (LTTE) dans un camp d’entraînement d’où il parvient à s’enfuir. Son père organise son voyage jusqu’à Colombo, bientôt surnommée « la capitale des têtes coupées ». Pendant ce temps, des bombes tombent sur la nouvelle maison de ses parents : le voilà seul au monde, dans un avion qui le mènera en Thaïlande, l’une des plaques tournantes des Tamouls sri-lankais sur leur chemin d’exil. « Adieu Sri Lanka ! Jamais, au grand jamais je n’y remettrais les pieds. Je comptais passer le restant de mes jours sans voir de cadavres en tronçons, de corps dans les rues, de fosses, de cordes ou de nœuds coulants. »
La survie dans un pays éventré par la guerre, martyrisé par les factions militaires, relève du miracle. Mais que dire de la survie en dehors de ce pays – sans papiers, sans langue commune ? Commence pour Nandan un combat infini pour être entendu et reconnu, à Bangkok tout d’abord, puis à Paris, dans l’espoir d’obtenir le statut de réfugié. « L’être humain est constitué de trois éléments : l’âme, le corps et le passeport. Votre âme peut s’éteindre, votre corps se décomposer, avec un passeport valide entre les mains vous pouvez tout traverser. » Fort de ce précepte, il essaie tout (multiples recours, sit-in acharné, tentative de suicide) et ne décroche rien. Il gravite autour de La Chapelle et de « Portu Kilignancort », enchaîne les boulots plus ou moins illégaux, fuit la police. Il se marie, aussi, un peu par hasard, avec une Tamoule sri-lankaise autant esseulée que lui. Ensemble, ils ont un enfant qu’ils élèvent dans une chambre de bonne. « Notre garçon, qui était né en France, bénéficiait de la nationalité par le droit du sol. Mais nous, ses parents, demeurions furtifs comme des ombres spectrales. » À 50 ans, Nadan est alcoolique, il a fait plusieurs séjours en prison et n’a toujours pas de papiers. Son univers est si noir – comment pourrait-il en être autrement ? – qu’il a tout perdu (femme, fils, appartement). Mais une obstination demeure, aussi forte qu’au premier jour : celle de posséder un titre de séjour français à n’importe quel prix.
Le monde d’Antonythasan Jesuthasan est exsangue, vidé de compassion, nourri par la violence. Chaque petit geste de solidarité y est aussitôt dégommé. Ne restent que la cruauté, la lutte, l’incapacité à oublier – « les événements s’étaient fixés à la base de ma langue comme une inflammation perpétuelle » – et donc à avancer.

Camille Cloarec

Salamecs, de Antonythasan Jesuthasan
Traduit du tamoul (Sri Lanka) par Léticia Ibanez, Zulma, 320 pages, 22,50

La terre orpheline Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°266 , septembre 2025.
LMDA papier n°266
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LMDA PDF n°266
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