La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

En grande surface Camille redouble

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Pierre Mondot

Au Matricule, lorsque les contrariétés s’accumulent (le vent d’autan, le cours du papier et ce dossier sur Richard Millet, à nouveau différé d’une élection), on passe pour se requinquer le DVD de Celle que vous croyez. L’adaptation, par Safy Nebbou, du roman homonyme de Camille Laurens. Jusqu’à la dixième minute et ce gros plan sur le N°153. « António Lobo Antunes, les âmes nocturnes ». Et attention, la revue ne figure pas comme simple élément du décor et signe que le personnage appartient à l’élite cultivée, non, elle y joue un vrai rôle, et crève l’écran. Intérieur nuit, appartement de Claire Millaud (Juliette Binoche) : Claire se tient assise face à son ordinateur portable. Elle réfléchit à un pseudonyme pour son profil Facebook. Balaie la pièce du regard avant que ses yeux ne se posent sur le magazine. Son visage s’illumine : l’avatar portera le nom du romancier portugais. Clap.
À l’époque, les types du marketing avaient prédit un effet boost sur les abonnements, mais hélas, deux mois plus tard survint le virus et on ne sut jamais.
L’espoir renaît aujourd’hui avec la publication d’un nouveau roman de Camille Laurens : Ta promesse. Une adaptation au cinéma paraît d’autant plus probable que l’auteure elle-même l’imagine dans son récit. Normal, elle excelle dans l’art de la mise en abyme. Pas celle, triviale, du narrateur-en-train-d’écrire-le-livre-que-tu-tiens-dans-les-mains-patate. Le miroir n’est posé ni au plafond de la chambre ni promené le long du chemin, mais brisé en une multitude de formes et de points de vue. Recollé ensuite, bouts de verres et bouts de vitres, pour donner à l’intrigue le chatoiement d’une image kaléidoscopique. Une dizaine de narrateurs au moins se succèdent pour évoquer la sanglante romance entre Claire Lancel, écrivaine reconnue, et Gilles Fabian, metteur en scène/marionnettiste. Les mêmes scènes reviennent, considérées sous des angles différents, et chaque témoignage élucide le crime en même temps qu’il l’obscurcit. Parmi eux, celui du réalisateur Miles McLawrence (émoji clin d’œil), cinéaste désireux de tourner un film sur la vie de Claire, écrouée pour avoir attenté aux jours de son amant. Lors du procès, la partie adverse cherche à établir la préméditation. On salive à l’avance de cette séquence. Au cinéma, les scènes de tribunal se révèlent toujours efficaces. Pour peu qu’on y ajoute un enfant aveugle et un border collie, ça peut même faire un carton.
Lecteur autrefois assidu de Laurens, on l’avait un peu délaissée. En grande partie, à cause des embrouilles. L’affaire Darrieussecq. On était sur le point d’oublier le « plagiat psychique » que surgit le Goncourtgate : tout à la fois jurée et compagne d’un auteur en lice, la feuilletoniste étrille une concurrente dans son billet du Monde des livres. Pour à nouveau une histoire de légitimité et l’idée que sans tatouage sur le bras, il n’est pas permis d’écrire sur la Shoah. L’épisode est repris dans Ta promesse. Dans l’un des podcasts littéraires qu’elle anime, Claire, sous l’emprise de son amant, critique violemment Laetitia Valy, la rivale de Fabian, coupable de s’être appropriée le folklore africain dans son spectacle : « Elle, blonde parisienne à la peau diaphane, vêtue d’un boubou style haute-couture, avec à l’arrière-plan la vidéo d’un village africain (…) C’était odieux ! »
En refermant Ta promesse, on comprend combien notre désaffection était ridicule. Pris dans les rets de l’autofiction, on confondait, quelle andouille, la femme et l’œuvre, Laurence Ruel (son vrai nom) et son double. Sexiste, en plus : comme si les artistes masculins avaient le monopole de la dinguerie.
Dans un entretien paru dans ces colonnes en 2003, l’auteure rapportait l’oracle jadis énoncé par son éditeur : « Si vous avez un jour du succès, ce sera sur un malentendu ». Alors que Camille Laurens clame jusque dans ses titres qu’elle n’est et ne sera jamais celle que l’on croit, le quiproquo perdure. Les publicitaires vendent son livre comme un exposé sur les pervers narcissiques ou un questionnement de l’emprise mais il s’agit surtout de capter l’air du temps, il ne faut pas leur faire confiance. À personne : ni à l’auteure (c’est Keyser Söze), ni au narrateur (c’est Roger Ackroyd).
L’idylle entre Claire et Gilles se noue à l’occasion d’une conférence sur la représentation du bien et du mal au théâtre. Le metteur en scène appuie son discours sur une marionnette du Dr Jekyll et de Mr Hyde « en mode Janus, recto verso, et il suffisait qu’elle pivote pour qu’apparaisse tantôt le Dr Jekyll et sa bonne tête, tantôt Mr Hyde aux sourcils haineux ».
Laurence Ruel a construit Camille Laurens sur le modèle de ces pantins. De face, elle présente le visage candide d’Emma Bovary, mais quand elle se retourne, stupeur, elle affiche la noirceur de Merteuil.


Pierre Mondot

Camille redouble Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°260
4,50