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Poches Anti-Euclide

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Jérôme Delclos

Traquant partout les lignes, Tim Ingold déplace notre regard. Une saisissante expérience de perception et de pensée.

Une brève histoire des lignes

Le premier terrain de recherche de Tim Ingold, professeur d’anthropologie à l’université d’Aberdeen (Écosse), était les Samis du nord de la Finlande, qu’il a suivis dans la chasse et le convoyage des rennes. Il s’est intéressé aux rapports entre la lecture des traces dans la neige et les « rêves de lignes » que font les chamanes, des pratiques que l’on retrouve, parmi de nombreuses autres, dans sa Brève histoire des lignes. Ingold travaillait en 2000 « sur le thème du langage, de la musique et de la notation » quand lui est venue l’idée qui a suscité « la franche incrédulité » de ses collègues. « Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, observer, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? La réponse est que toutes ces actions suivent différents types de lignes. » Il en sort en 2007 – sept années de recherches tous azimuts – un traité à l’érudition foisonnante, profus en références et en illustrations.
« L’idée d’un livre sur les lignes peut paraître à première vue bizarre, voire absurde. » C’est que nous avons réduit la ligne au tracé rectiligne (la faute à Euclide dont traite le chapitre 6 « Comment la ligne est devenue droite »), ce aussi bien dans la peinture, la musique, l’architecture, l’écriture, que dans notre conception de l’espace et du temps. Dans nos relations au monde, aux autres, aux animaux, aux artefacts que nous produisons, et jusque dans ces « arts de faire » (dixit Michel de Certeau) que sont marcher, habiter, s’orienter, prédire le temps qu’il fera, la ligne s’est « linéarisée », c’est-à-dire s’est rigidifiée et appauvrie. D’autres lignes se sont invisibilisées alors qu’elles étaient partout, le sont encore pour qui sait les trouver.
Relatant la genèse de sa recherche, l’anthropologue fait aveu de modestie en disant ne pas être « expert en archéologie, en histoire de l’Antiquité, en histoire du Moyen Âge, en histoire de l’art et architecture, en paléographie, en cartographie, et en bien d’autres domaines ». Tout se passe pourtant comme s’il avait écrit à lui seul les actes d’un colloque de spécialistes, avec pour chacun sa partie propre. Qu’il s’agisse de la musique non notée chez les Grecs, de savoir ce qu’est qu’une « piste », de l’art des boucles rapporté à « la tradition orale du récit », de la comparaison du déplacement de la limace en « pousser-tirer » avec celui de l’orage qui « s’enroule et se déroule », de la lecture par les aborigènes australiens des traces de pneus dans le bush ou de la ligne qu’est aussi « le sillage d’un parfum », Ingold fait feu de tout bois et nous conduit cent fois à réviser nos représentations communes. Non sans effort, tant nous y sommes enfermés.
L’encyclopédisme, déjà en soi riche en découvertes et surprises pour le lecteur, ne doit pas masquer la profondeur de la démarche, complexe, très conceptualisée, soutenue par une bibliographie qui convoque aussi bien des philosophes (Platon, Bergson, Deleuze, etc.) que les sciences humaines dans leur grande diversité (une foule d’Anglo-Saxons qu’Ingold nous donne envie de lire). On est loin de tout comprendre, pour exemples dans la distinction opérée entre « traces » et « fils » ou dans les enjeux de ce qu’Ingold nomme son écologie « du sensible », de la « sensation » ou de « la perception », et qui emprunte beaucoup à la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, sa conception de la « chair du monde ». La démarche est subtile, et son fil toujours en mouvement.
Il y aura, c’est sûr, à relire ce livre de garde – un grand cru – dont le goût se modifiera d’année en année. L’avantage, que n’offre pas le vin, est qu’il peut être rouvert à l’envie.

Jérôme Delclos

Une brève histoire des lignes,
de Tim Ingold
Traduit de l’anglais par Sophie Renaut, Points, 345 pages, 11,40

Anti-Euclide Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°260
4,50