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En grande surface Acab

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Pierre Mondot

On regrettera Wikipédia, bientôt rendue caduque par l’IA. Du principe collaboratif de l’encyclopédie émergeait un désordre baroque où se mêlaient informations hétéroclites et points de vue contradictoires. Prenons Fred Vargas, numéro un des ventes ce printemps. Sa page la révèle spécialiste en archéozoologie ; précise que son pseudonyme vient du personnage incarné par Ava Gardner dans La Comtesse aux pieds nus ; remarque qu’elle est extralucide (elle a annoncé la Covid-19 et la pénurie de masques treize ans avant) ; ingénieuse (elle a conçu avec sa sœur une cape de protection contre les virus) ; et parfois myope : elle continue de clamer l’innocence d’un terroriste italien qui jure lui-même sa culpabilité. L’ensemble forme presque un cadavre exquis.
Comme celui que découvre le commissaire Adamsberg à la page 2 d’Une unique lueur (Flammarion). La victime a été déposée sur le trottoir de la rue Monsieur-le-Prince – où les voltigeurs de Pasqua tuèrent Malik Oussekine – avec sifflet d’or au poignet et bouquet d’ancolies en hommage. L’assassin a épongé le sang et lavé la peau. Les flics jurent : « enculé », « fumier », « salopard de merde ». Ceux qui ont suivi l’épisode de Faites entrer l’accusé sur le cannibale de Rotenburg haussent les épaules. La brigade criminelle, c’est les doux à cuire. Lorsqu’un goujat de la police scientifique, après avoir fouillé le sac de la victime, évoque « le bazar habituel des femmes », le lieutenant Veyrenc bondit d’indignation. Bazar, vous avez dit bazar ? Le mot ricoche ensuite tout au long du récit. Pour devenir le leitmotiv de l’enquête et la métaphore du cerveau d’Adamsberg, flic neuro-atypique. Lui seul se souvient que cette mise en scène macabre, ce « cas unique » répète un meurtre commis six ans plus tôt square d’Aquitaine. Il applique alors sa méthode, qui consiste à disséquer des machines à coudre et des parapluies. L’addition des deux adresses donne : Prince d’Aquitaine. Les premiers vers d’El Desdichado. Bingo. On envoie aussitôt une patrouille rue de l’Étoile. Quoi ? Improbable, un tueur nervalien ? Mais non, classique : les archives révèlent que trente ans plus tôt, un dénommé Paul Merlin avait usé du même procédé : « Pour foutre les flics dedans et leur chier dessus. »
Vargas semble construire ses romans comme une charade. D’abord la solution, ensuite les indices. Mais en remontant vers le mobile, la mécanique se grippe. Le sifflet doré mène à Lauren Bacall et une fameuse réplique du Port de l’angoisse. Pour notre héros, c’est limpide : le tueur, « fanatique » de l’actrice, élimine les femmes qui lui ressemblent parce qu’elles ne lui ressemblent pas assez. L’énigme se déplace du crime aux synapses de l’enquêteur.
Le monde de Vargas tient en quelques rues. Le meilleur ami de la victime, Sébastien de Charlus, promène chaque matin son labrador devant le commissariat. Et depuis le début des féminicides, l’animal grogne contre la porte. Il a tout deviné avant les autres. Si on l’avait suivi, le coût carbone du récit en aurait été réduit. L’équipe s’envole pourtant pour Los Angeles sur la piste du sifflet.
Le L.A. de Vargas ressemble au Ve arrondissement. Et la chance, les joailliers angelenos sont quasi francophones : « Désolé, capitaine, je peux pas croire ! Et vous disez il utilise le gold whistle ? » Tandis que le commissaire, handicapé par son TDAH dans l’apprentissage des langues vivantes, exige qu’on lui traduise tout. Parfois ça tire à la ligne : « Dans un cabaret… comment vous disez cabaret ? – Cabaret. » Lorsque la lieutenante Froissy annonce « dix-sept enseignes » à visiter, le lecteur se crispe et prie pour des ellipses.
Dans ce quartier gentrifié qu’est devenu le roman policier, Vargas pourrait tenir la brocante – fausse mémoire du populaire disparu. Recherches Google, textos, informaticiennes : la technique du XXIe siècle, mais le vestiaire de Simenon : imperméables, armes blanches et victimes blondes, nommées Alice Verdel, Florence Belleville ou Isabel Chantelieu. La critique sociale se résume à quelques agacements : les emojis, ces « petites figures rondes qui simplifient à outrance l’immense gamme des émotions humaines », les gobelets en plastique et les dosettes à café.
Probablement un piège. Wikipédia nous présente Vargas comme « marquée à gauche ». On connaît les pratiques de dissimulation des révolutionnaires : en apparence une épicerie à Tarnac, en réalité une cellule conspirative pour retarder les trains. À la fin du roman, Anselme, le labrador de Charlus, recommence à déféquer devant la brigade : la série de féminicides l’avait inhibé. Pas besoin d’être Adamsberg pour mettre au jour une forme d’entrisme littéraire et décrypter derrière Nerval et Bacall, un pur slogan mélenchoniste : la police tue.


Pierre Mondot

Acab Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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