Dans le Journal de Philippe Muray : « Ne jette pas tes souvenirs à la poubelle, s’entend murmurer le graphomane. Ce vieux père que tu as, travailleur et bourru, est-ce que tu l’as bien regardé ? Est-ce que ton souvenir ne pourrait pas servir à quelque chose ? (…) La graphomanie est une requalification perpétuelle. » À laquelle on peut aider : ainsi la collection « Ma nuit au musée » (Stock), qui arrange un petit souvenir en t’ouvrant le Louvre ou Pompidou pour une speed résidence ; ou mieux, la collection « Retour chez soi » (Flammarion) qui te donne désormais, pour une journée, les clés d’un lieu de ton enfance ou de ton adolescence. « Les écrivains livreront le récit intime de cette expérience du retour » – une rétro-résidence, pour ainsi dire.
Ça commence au 11 quai Branly, où Mazarine M. Pingeot résida entre sa mère et son père, élu de la République qui les rejoignait dans le secret des soirs. « Ors, amour, politique et secret, on se croirait dans une telenovela écrite par des journalistes du Monde », rappelle Mazarine dans les premières pages ; on se doute que son propre récit sera d’une autre teneur, et qu’il ne s’agit pas de s’arrêter aux reliefs scandaleux qui font les articles à sensation : « On n’ouvrait jamais la fenêtre, à cause du bruit et des pots d’échappement. (…) Il ne fallait pas oublier le pain, la moindre boulangerie était à des années-lumière ». C’est sans doute cette situation proprement extraordinaire de mise à l’écart qui permet d’apprécier, selon une chaîne complexe de causalité, les profonds abîmes psychologiques de l’auteure : « Je ne suis bien qu’avec mes enfants et mon amoureux1 ». « Au-dehors je compose. Comme tout le monde, je suppose. Mais chez moi c’est une guerre », une guerre dont de longues phrases disent les déflagrations : « Et il faut parler à la télévision, puis à la radio, se concentrer, rentrer, lire un mémoire dans le métro, corriger des copies, se connecter sur Zoom pour la réunion du master, accompagner ma fille à l’hôpital Necker, faire les courses et terminer la version 3 d’un scénario que j’écris avec un ami, préparer le repas, se connecter sur Zoom pour le séminaire lacanien2, terminer le livre dont je dois faire une chronique. »
Ici, la guerrière n’est pas encore revenue quai Branly. Ce sont encore les semaines dédaléennes qui précèdent le retour, un temps multipliant les embûches comme autant de présages : le Ouigo en retard (« Je n’ai presque plus de batterie et il n’y a pas de prise »), les oreilles de Mazarine qui se bouchent (une otite apparemment, alors qu’elle n’en a jamais eu) ; enfin il faut y aller, pourvue d’un baluchon (« Une culotte, mon ordinateur ») mais délestée des certitudes (« Peut-être éprouverai-je un vertige. Peut-être pas »). Page 85, nous y voilà : « je reconnais les motifs du tapis d’escalier, le jaunâtre des murs, la lumière blafarde de l’enfance », et tout de suite, par la grâce de cette métaphore, nous nous voyons transportés du quai Branly vers les hauteurs de l’abstraction. Nous n’en redescendrons pas. D’abord, parce que Mazarine ne va quand même pas s’abaisser à fouiller dans les tiroirs des nouveaux résidents (« ça n’est pas dans ma nature. Même le téléphone de mes enfants, je ne l’ausculte pas ») ; ensuite, parce que l’angoisse va contrarier son immersion (heureusement, Didier vient la chercher avant la nuit) ; enfin et surtout, parce que diverses questions ontologiques donnent régulièrement à penser la vie matérielle : « peut-on vraiment réduire une pièce à sa seule fonction ? », ou encore « Quel genre d’existence gardent les pièces disparues ? », voire « Et moi, qui suis-je aujourd’hui dans ce lieu où je fus ? »
À toutes ces questions, Mazarine répond sans dogmatisme, elle qui ne parvient pas tout à fait à rendre compte de ce qu’elle ressent, ni à communiquer son expérience à Didier (ils ont trouvé refuge dans un restaurant karaoké) : « C’est difficile à dire. Je suis encombrée. Embarrassée. Empêchée. » Outre cet empêchement, une vérité émerge plus loin, mais sapientiale : « il faut que les choses s’achèvent pour renaître, il faut une fin pour que commence une nouvelle ère. »
La lumière point, c’est une orée. La porte se referme doucement. Le livre finit : « La visite d’un appartement n’est pas une histoire. Il faut du temps pour la transformer en récit, du temps et du recul, peut-être même de l’imagination. » Pas mieux.
Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat
À la pointe Waze Porn
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Gilles Magniont
Waze Porn
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.
