Plus je la revois, toute décrépite et caduque qu’elle soit parmi ses marbres devenus pareils à de l’ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres, plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. » À chaque fois qu’il séjourne à Venise, entre 1898 et 1904, Jean Lorrain (1855-1906) est subjugué, ébloui, ébaubi d’admiration. La cité des Doges le fait à ce point se pâmer qu’il lui rendra souvent hommage, noir sur blanc ; la preuve avec ce texte vibrant d’abord paru dans la Revue illustrée en 1905. Plume acérée de la grande presse de l’époque, romancier décadent et décapant, l’auteur de Monsieur de Phocas arpente avec délice, et après bien d’autres illustres promeneurs (Byron, Musset, Wagner, Barrès, D’Annunzio…), le pavé de cette « Venise ébranlée », qu’il sent « osciller sur ses vieux pilotis ». La rétine électrisée, il s’exclame devant son architecture grandiose, acclame ses habitants (les bateliers, les « patriciennes » femmes du peuple), réclame à cor et à cri qu’on ne défigure pas cet écrin au prétexte de le moderniser. S’alarme de ce que le cocher pourrait un jour, si comblement des canaux il y avait, remplacer le gondolier…
À l’écriture clinquante du texte – mais c’est l’époque qui veut ça –, toute sonnante de cliquetis d’adjectifs et d’adverbes fiévreux, on préférera peut-être le ton des quelques lettres que cette édition nous donne dans une seconde partie. Avec sa mère ou ses amis, Lorrain s’y montre un peu plus naturel mais pas moins frénétique. « Rien ne vaut Venise, c’est une émotion complexe et forte de nature et d’art », écrit-il ici ; « C’est la Ville élue (…), la plus intense, la plus grande émotion de ma vie », dit-il là. Ni Munich, ni Taormine, ni même Marseille ne peuvent rivaliser avec « l’enchanteresse patricienne ». Même sous la pluie, Venise ne perd rien de sa féérie aux yeux de ce Jean Lorrain qui rêve de se faire appeler Giovanni. Ensorcelé, il a l’enthousiasme communicatif ; on a soudain comme des envies d’Italie… Venezia, pronto !
Anthony Dufraisse
Venise
de Jean Lorrain
La Bibliothèque en poche, 90 pages, 10 €
Histoire littéraire Ô Venise !
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Anthony Dufraisse
Un livre
Ô Venise !
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

