Avril 1956, le premier voyage au Japon de Nicolas Bouvier. Le jeune homme, 27 ans, s’endort dans un temple. Un moinillon le réveille qui lui dit « Tabe ni yande yume wa, kaleno o kake meguro » : Bouvier le note, ne veut pas l’oublier. Du Bashô, il le saura plus tard. « La fatigue me terrasse et l’ombre/ de mes voyages tourne dans la lande fanée. » La lecture du poète vagabond ne le quittera plus. En 1976, il traduit en français la traduction anglaise du Chemin étroit vers les contrées du Nord, cultissime parmi les « kikō » ou récits de voyage de Bashô. C’est un texte travaillé durant cinq années à partir des notes de son ultime périple pédestre, 2400 km et 156 jours pour monter depuis Edo jusqu’au Nord puis redescendre vers Osaka où il finira sa vie ; le livre n’est édité qu’en 1694, peu avant la mort de son auteur. Il en existe trois versions, et peut-être le maître du haïkaï voulait-il encore l’améliorer.
18 mai 1689, ou plutôt le 27e jour de la Troisième Lune de la deuxième année de Genroku. Bashô est à Edo, la capitale des Tokugawa, depuis quelques mois après quatre années de voyages tous azimuts, et déjà il est « démangé de l’envie de reprendre la route ». Il a trop différé d’« aller voir les lointaines marches du Nord », ce « Bout du Monde » adossé à un pays que les légendes disent peuplé d’hommes sauvages, de monstres et de créatures fabuleuses. L’heure du départ est venue, l’accompagne son ami Kawai Sora, lettré et moine zen comme lui. Pour seuls bagages, le bâton de pèlerin, et le baluchon alourdi, déplore Bashô, par « tous les petits présents d’adieu qu’il n’est vraiment pas séant de refuser ». Qu’importe : « le voyage est assez malaisé pour faire blanchir tous mes cheveux, mais mes propres yeux verront enfin tous ces lieux connus par ouï-dire ».
Rythmée par les noms des étapes, la relation proprement dite du voyage est semée d’haïkus composés sur le vif par Bashô ou son ami Sora. Les deux moines, équipés de « l’écritoire, l’encre et les pinceaux », en improvisent à toute occasion, accrochent leurs fragiles paperolles à un arbre pluricentenaire ou au montant de la cabane abandonnée où ils ont passé la nuit : « Pic-vert ménage-la/ cette hutte vermoulue/ dans le vallon feuillu ». Pour le reste, ils se comportent en toute chose et à toute heure comme des gosses, appliqués à prendre au sérieux des activités aussi futiles et graves qu’aller à Kurobane voir « dans les faubourgs de la ville la butte où autrefois les archers à cheval exerçaient leur adresse en décochant des flèches émoussées sur les chiens errants », à Ashino une rangée de saules réputée, et un peu partout et par tout temps la lune en buvant du saké. Et bien des lieux leur évoquent des livres. « Nous passâmes l’endroit même où poussent les joncs de Tofu que la poésie classique a si souvent célébrés. » Ils affectionnent les « sources chaudes », s’émeuvent devant « un petit cerisier » qui débute sa « timide floraison », se plaignent « des puces et des moustiques ». Parfois ils ne voient rien, le ciel est bouché. « Sentiment incongru que de chercher à tâtons un chemin dans la bourrasque en imaginant les beautés qu’elle vous dérobe. »
Et toujours revient le « sabi », cette « beauté fanée » citée par un moine à Bouvier. « À Komatsu, au sanctuaire de Tada », Bashô s’incline devant de la ferraille, vide de l’illustre samouraï Saitō Sanemori : « Dans l’armure du héros mort/ le chant d’un grillon/ ainsi vont les choses ! » Raison pourquoi il lui faut, tant qu’il est temps, savourer les palourdes d’Ogaki, l’ultime étape. Et les derniers mots du poète : « Adieu ! de nouveau séparés/ comme les valves de la palourde/ l’automne aussi se meurt ». Un classique, à avoir dans sa poche ou son paquetage.
Jérôme Delclos
Le Chemin étroit vers les contrées du Nord,
de Matsuo Bashô
Traduction française de Nicolas Bouvier,
Héros-Limite, 93 pages, 12 €
Poésie Zen attitude
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Jérôme Delclos
Récit de voyage, méditation sur la finitude, ode à la beauté, le chef-d’œuvre de Bashô (1644-1694) est inépuisable.
Un livre
Zen attitude
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.
