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Domaine français Labyrinthe bleu et blanc

mai 2024 | Le Matricule des Anges n°253 | par Feya Dervitsiotis

Avec une parfaite économie de style, la Québécoise Olga Duhamel-Noyer saisit l’enchevêtrement des contraires qui définissent une île grecque en été, lorsque la vague touristique la recouvre.

Tout de suite, ça tangue. Pavel, Christopher, Sebastian et Jules sont en mer, ils ont laissé sur le continent leur vie normale, leur passé, et la narration ne s’en saisit pas non plus. Pendant la semaine qu’ils passent à Mykonos, ces très jeunes hommes goûtent à un laisser-aller en règle. « La pression de l’espace social sur eux se relâche. Les interdits s’éloignent. » Avec ses plages, ses fêtes permanentes de jour comme de nuit, l’île des Cyclades réputée comme destination homosexuelle et cosmopolite, offre un vaste terrain de jeux dans lequel le groupe navigue librement, à la fois aimanté par les corps féminins sexualisés et hostile aux corps masculins sexualisés. Tout du long, ou presque, ils sont ivres, ils ont chaud, ils s’entendent à peine tant la musique diffusée est forte. Par un effet de contraste électrisant – à l’origine de l’atmosphère subrepticement inquiétante du roman –, l’écriture, elle, est glacée, sobre, coupante. Son minimalisme produit une intensité de gong, figurant la violence sourde qui finira par exploser : « L’eau bleue frappe le rocher blanc. »
C’est Pavel, le plus effacé du groupe, qui occupe la place principale dans la narration et que l’on suit dans ses échappées solitaires. Tandis que les autres se cherchent des filles, Pavel cherche à voir l’île, il est intrigué par ce lieu apparemment accueillant dont il est seul à percevoir l’inaccessibilité. Le grec est cette langue « murée dans un alphabet impénétrable », et l’architecture du village a été pensée pour chasser les visiteurs indésirables : « Ils ont du mal à s’orienter dans le labyrinthe bleu et blanc de Mykonos Town, se trompent plusieurs fois de direction. Pavel a lu dans le guide que le lacis de ruelles particulièrement complexe avait été conçu pour ralentir la progression des pirates. » Régulièrement, des phrases au discours indirect libre, prononcées par des voix inconnues, comme en rêve, viennent renforcer la sensation d’étrangeté : « On ne sait pourquoi tant de gens viennent ici l’été. » « C’est une chose étrange, les transats sous la lune. » La mer, de turquoise, devient brusquement sombre. Une menace impalpable plane.
Cette quête qui ne dit pas son nom fait partir Pavel en mer, et nager si loin, si longtemps, que les rivages sur lesquels il ressort sont ceux d’un autre monde, d’un autre temps : un petit port désert où des marins avec « des têtes de pirates » jouent aux cartes ; une côte «  déchiquetée  », déserte elle aussi. Au fur et à mesure, le regard de Pavel accroche et dévoile des détails qui approfondissent sa première impression. « Pavel n’avait pas remarqué les collines nues, il n’avait pas remarqué la disparition des arbres. » À sa suite, la narration progresse comme un décor de théâtre tournant, nous faisant voir successivement des réalités opposées, dissonantes, mais coexistantes et concaténées en un même espace réduit. Le vacarme des touristes l’emporte sur les paysages, jusqu’à ce que, par à-coups brusques, le rapport de force s’inverse et que l’île revienne sur le devant, avec la bizarrerie d’un Magritte : « Les montagnes et les falaises restent dans le noir, alors que le ciel est devenu clair en quelques minutes. » Ailleurs, en un autre renversement vertigineux, un indice nous fait entrevoir l’île telle qu’elle était avant la modernisation touristique : « Les siècles ont arrondi les murets de pierre sur ces terres difficiles, désormais abandonnées par les paysans. Une ancienne cabane de berger au bord de la falaise est à peu près reprise par les ronces. »
Pavel est le seul à entrer en contact avec des Grecs, Kimon et Dimitri, un marin et un serveur – deux allégories de la Grèce d’hier et d’aujourd’hui – pour qui il éprouve une attirance diffuse. Mais à l’image de l’île imprenable, son désir demeure caché à la lectrice. Pavel se présente lui aussi comme un labyrinthe. Le mirage touristique, dans toute sa violence, est symbolisé par les trois autres garçons qui n’éprouvent qu’indifférence ou hostilité pour ce qui leur est étranger, jusqu’à s’en prendre à un Grec gay, image de l’altérité pour eux. Comme pour réparer cette ignorance néo-coloniale, Olga Duhamel-Noyer décrit finement, avec un respect non dénué de terreur sacrée, le mystère de Mykonos, cet « univers plus complexe et plus souterrain que celui de la plupart des pays d’où viennent les touristes », mystère qu’elle révèle, mais ne commente ni ne perce.

Feya Dervitsiotis

Mykonos,
d’Olga Duhamel-Noyer
Héliotrope, 120 pages, 17

Labyrinthe bleu et blanc Par Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°253 , mai 2024.
LMDA papier n°253
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LMDA PDF n°253
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