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Domaine étranger Ce que l’homme a dû voir

septembre 2023 | Le Matricule des Anges n°246 | par Thierry Cecille

Quatre-vingts ans après la Shoah, des voix dans la nuit s’adressent encore à nous, miraculeusement. Écoutons celle de Marcel Nadjary.

Sonderkommando. Birkenau 1944 - ssalonique 1947

Ces mots n’auraient pas dû nous parvenir : Marcel Nadjary, membre d’un Sonderkommando d’Auschwitz, chargé de traiter les morts de la chambre à gaz, aurait dû être éliminé – et ses mots disparaître avec lui. Il faisait en effet partie de ceux que les nazis, dans leur langage à la fois implacablement technocratique et sinistrement mystérieux (relisons l’indispensable et effrayant LTI de Victor Klemperer), nommaient des « Geheimnisträger », littéralement des « porteurs de secrets », ceux qui ont vu et su ce que personne ne devait voir ni savoir. Juif de Thessalonique, résistant, arrêté et torturé à Athènes, il arrive à Auschwitz en avril 1944 et doit faire partie d’un Sonderkommando de la mi-mai 1944 à la mi-janvier 1945. En novembre 1944, il rédige un premier manuscrit d’une douzaine de pages, qu’il enterre dans la cour proche du Crématoire. Celui-ci ne sera retrouvé qu’en 1980 et déchiffré, difficilement, bien des années plus tard. Ayant échappé, dans les jours qui précèdent la libération du camp, à l’élimination programmée que lui-même jugeait inévitable, puis à la marche de la mort qui le conduit à Mauthausen, il parvient à rejoindre la Grèce, où il écrit, en 1947, un second récit, bien plus précis et étoffé, avant de s’exiler à New York, où il meurt en 1971.
Cette édition, en tout point remarquable, accompagne la publication de ces deux manuscrits d’un riche paratexte qui les éclaire, qu’il s’agisse de relater ce que fut la tragédie de ceux qui furent recrutés pour ces kommandos de l’extrême, du sort réservé aux Juifs grecs, et en particulier de ceux qui vivaient à Thessalonique, « Jérusalem des Balkans », ou encore de l’extermination des Juifs hongrois, à laquelle Marcel Nadjary fut confronté : sans doute 422 000 victimes en 55 jours de mai et juin 1944… Nous découvrons tout d’abord, avec émotion, la photographie de la sacoche de cuir contenant la bouteille dans laquelle le manuscrit avait été dissimulé et ainsi protégé. Puis vient le fac-similé des pages jaunâtres ou rougeâtres que seuls les derniers progrès de l’imagerie multispectrale ont permis de déchiffrer. Nous lisons alors un texte qui est à la fois testament (Nadjary s’y adresse à des proches et y fait part de ses dernières volontés), témoignage (il s’efforce de donner chiffres et détails concrets) et acte de résistance (il sait ce qu’il risque – mais ose signer le texte). Face à ces pages, on ne peut que partager cette observation de Georges Didi-Huberman : « N’est-il pas frappant que l’aspect même du manuscrit puisse évoquer quelque chose comme l’image d’une voix noyée dans l’effacement presque entier de ses signes graphiques ? » Nous percevons bien ici un « timbre tout à fait singulier : la couleur sonore d’un dernier appel, d’un cri ». Marcel Nadjary prévient ainsi : « Les horreurs qu’ont vues mes yeux sont indescriptibles » et pourtant il décrit : « Sous un jardin il y a deux grandes pièces souterraines immenses. L’une sert à se déshabiller et l’autre (est) la chambre de la mort où les gens entrent nus et où quand à peu près 3000 personnes sont entassées elle est fermée et ils les Gazent et puis après 6-7 minutes de martyre elles rendent l’âme ».
Le second manuscrit est également reproduit et bien entendu l’apparence même en est différente : l’écriture est soignée, régulière, on y trouve aussi des dessins, des schémas quand les mots ne lui semblent pas suffire. C’est cette fois l’ensemble de son parcours qu’il retrace, celui d’un juif patriote, se battant pour la Grèce, mais l’épreuve du Sonderkommando constitue encore le cœur, le noyau obscur de ces pages. Lorsque les portes s’ouvrent, leur tâche commence : « en dehors du spectacle terrible auquel on assistait, il régnait un silence effrayant », il leur échoit alors de démêler et traîner les corps jusqu’à un monte-charge qui les transporte à l’autre étage, où se trouvent les crématoires. Ici encore Nadjary s’efforce à la précision, et nous y voici confrontés, à notre tour : « Les corps des petits enfants transportés dans le monte-charge étaient entassés dans un coin et puis jetés, pêle-mêle, au four ».

Thierry Cecille

Sonderkommando. Birkenau 1944 – Thessalonique 1947.
Résurgence,

Marcel Nadjary
Traduit du grec par Loïc Marcou
Signes et Balises, 480 p., 28

Ce que l’homme a dû voir Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°246 , septembre 2023.
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