La langue française s’ouvre dans ce livre important sur une œuvre qui ne puisse que la faire grandir. Si les éditions Unes avaient déjà fait connaître trois recueils de George Oppen dus à la même plume d’Yves di Manno, le volume présent pèse par la lente maturation du dialogue entre le traducteur et le texte, ainsi que par sa perspective : à part quelques poèmes épars, l’ensemble de l’œuvre poétique de l’une des figures tutélaires de la poésie nord-américaine du XXe siècle y est donné. Si bien que, pour celui qui aura lentement cheminé dans les méandres du livre définis par le temps et ce qu’il en advient à l’homme, prend corps une forme de rencontre avec une vérité singulière et vulnérable : celle d’une destinée qui évolue traversée de questionnements – esthétiques, éthiques, métaphysiques –, mais obstinée dans son intégrité.
Dans la préface (de l’édition américaine en 2002) Eliot Weinberger fait savoir que, après un premier recueil en 1934, George Oppen choisit de disparaître de la scène littéraire pendant vingt-cinq ans afin de rester fidèle à ses choix politiques : il adhère au Parti communiste, s’engage dans l’infanterie durant la Seconde Guerre, est grièvement blessé pendant la bataille des Ardennes ; la fin de la guerre en fait une cible du maccarthysme le contraignant, avec sa femme Mary (« Nous n’avons pas cherché / Le confort // Mais la vision »), à un exil de cinq ans au Mexique. « Pour nous, dit le préfacier contemporain du poète, (ce silence) s’apparentait dans son extrémisme au geste d’un saint. Nous avions la foi, nous aussi, mais aurions-nous été capables de rester silencieux aussi longtemps pour en donner la preuve ? » Son retour à l’écriture en 1962 coïncide avec une résurgence tardive de la génération des objectivistes ; c’est en effet une affinité formelle la plus patente de son œuvre, par sa recherche de dépouillement, de transparence et de retenue. Cependant, pour Weinberger, « seul Oppen parmi eux s’adressait directement à notre conscience politique et à la crise que nous traversions » tout en restant, de part l’architecture inédite, tout en discontinuités, de ses poèmes, « une figure de l’énigme, impénétrable ».
Tel est le paradoxe de cette œuvre-continent : on n’y accède pas de plain-pied, on hésite et on revient sur ses pas, arpentant des vers opaques, lapidaires, non contigus à la pensée, qui s’agencent en strophes ou s’écartent au sein d’une ligne sans qu’une unité logique y préside, et où alternent des énoncés d’une simplicité biblique (« Il y avait des poissons dans la mer. ») et des séquences chiffrées. Et pourtant, leur auteur n’aura toujours aspiré qu’à être « clair », pour avoir exprimé ce vœu maintes fois : « Je n’ai jamais eu d’autre motif en poésie / Que d’atteindre à la clarté ».
S’agit-il d’un échec de l’entreprise d’une vie, comme le suggère l’énigmatique et émouvant Pro nobis : « Je crois que mon apprentissage / De par sa longueur a été honorable… » ? La consistance, et l’insistance, de l’œuvre sont la preuve du contraire. Seulement, on doit se rappeler que la clarté est aussi simplicité : propriété, par exemple, du nombre premier, divisible seulement par lui-même et par l’unité ; qualité de n’être pas réductible : « simplicité, impénétrabilité parfaites – principes initiaux qu’on se contente de nommer ». Clarté – celle d’Oppen – est donc précisément le fait de ne pas se laisser entamer par l’analyse, de résister au commentaire, d’appeler au silence, en s’imposant comme s’impose un nom : « Clarté // Dans le sens de transparence, / Je ne dis pas que grand-chose soit explicable. // Clarté dans le sens de silence. »
Poèmes noms, qui désignent « la Guerre je pleurais / et me rappelais / l’enfance l’avilissement d’autres / avilissements et ce crime je ne me remettrai pas / de ce paysage », l’Amérique où « nous perdrons / Notre humanité dans les villes / Et les banlieues, les magasins // Et les bureaux », et aussi « un pauvre pêcheur de homards », puis des femmes « Radicalement seules dans le courage / Et la peur // Clairvoyantes et aveugles », ou encore « l’angle du béton qui s’effrite sans cesse ». Poèmes nombres premiers, qui disent « ce monde si dense », et « la perfection de la vie // Qui peut tanguer dans le flux / Du désir », et l’« intense éclat / des choses » ; et que – concision fulgurante – « les brins // d’herbe se // touchent et dans leur peu / d’écart le poème / commence ». Poèmes axiomes, qui dépassent l’imperfection de leur matériau tendus vers la valeur unique et absolue, celle de l’être : « Il y a des mots qui ne signifient rien / Mais il y a quelque chose à signifier. / Non pas une déclaration incarnant la vérité / Mais une chose / Qui est. »
Les années de travail sur sa prosodie si singulière amènent George Oppen toujours plus près de son idéal de clarté, et c’est l’un des atouts majeurs du livre que de le laisser découvrir. Ballade, Exode, Animula, D’après une phrase…, Désastres peuvent être bouleversants. C’est dans ces pages finales que « le poème ouvre / ses mains aveuglantes chuchotantes » ; et que le lecteur, dépassé, reste sans voix.
Marta Krol
Poésie complète
de George Oppen
Traduit de l’américain par Yves di Manno
José Corti, 333 pages, 23 €
Poésie Oppen continent
janvier 2012 | Le Matricule des Anges n°129
| par
Marta Krol
Entre douleur et louange, déception et critique, George Oppen (1908-1984) s’avance vers la forme claire.
Un livre
Oppen continent
Par
Marta Krol
Le Matricule des Anges n°129
, janvier 2012.

