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Dossier Annie Saumont
Un gué vers l’enfance

janvier 2012 | Le Matricule des Anges n°129 | par Thierry Guichard

Son nouveau recueil de nouvelles offre un échantillon parfait de toute l’œuvre d’Annie Saumont. On y retrouve une variété kaléidoscopique de fictions courtes, des monologues intérieurs, des chutes tragiques et ces entailles dans la langue qui ont fait son univers.

Dans la nouvelle qui ouvre Le Tapis du salon, comme dans celle qui le clôt, un petit animal retient toute l’attention. Il s’agit d’un scarabée dans le premier texte (« Apprivoise-moi ») menacé, mais sauvé in extremis, de se faire écraser par un tortionnaire et d’un poisson rouge dans l’ultime dont le titre indique assez bien ce qu’il lui arrivera : « La Mort du poisson rouge ». Que le premier survive alors que le dernier meurt signalerait une forme de pessimisme de l’auteur. D’autant que les deux bestioles ont leur destin lié à celui d’enfants. Dans « Apprivoise-moi », il s’agit d’une fillette qui vient d’être enlevée et que son geôlier va, inexplicablement, relâcher. Inexplicablement ? Pas tout à fait : c’est là la force de la nouvelle. Rien n’est dit, mais tout y est ressenti. Dans « La Mort du poisson rouge », en revanche, ce sont de modernes garnements qui causeront la fin de l’animal. On retrouve ici le regard ironique et grinçant de l’Annie Saumont qui signa Moi les enfants j’aime pas tellement.
Entre ces deux nouvelles, le recueil déploie toute une palette de tons, d’atmosphères voire d’écritures. De l’extrêmement courte « Je marche », fruit d’une commande qui nécessitait 900 signes et pas plus, à « Le Tapis du salon 3 » qui déploie une phrase inhabituellement longue, les nouvelles ici rassemblées semblent participer à une force centripète qui les éloigne les unes des autres, comme s’il s’agissait toujours pour l’auteur de refuser l’homogénéité, l’unité, le clos. Cet éclatement s’immisce jusque dans chaque nouvelle où la narration serpente parfois comme un chemin de galets sur le gué d’une rivière : on passe de scène en scène en sautant au-dessus d’un vide, d’une absence, d’une ellipse. L’exemple le plus évident apparaît dans « Apprivoise-moi » où l’on voit le scarabée prisonnier d’un verre, une fillette enlevée (mais effrontée), son geôlier dubitatif et le pied de son complice, tortionnaire brutal, qui rate de peu l’animal évadé. Puis l’indication « Dix ans plus tard » nous projette donc loin de la scène de l’écrasement manqué du coléoptère et nous découvrons alors que le geôlier a relâché la fillette sans qu’on ne voie ni la scène (pourtant primordiale), ni le cheminement de la réflexion qui a conduit à ce geste noble. Tout l’art de la nouvelliste réside donc dans une suggestion, dans le don au lecteur de sa liberté d’interprétation.
L’éclatement, on le retrouve aussi dans la langue, tailladée parfois de phrases nominales, hachée au couteau et jusqu’à l’os, le mot simple, unique, posé entre deux points comme un osselet célibataire. Dans « On aurait bien aimé réciter un poème », où l’auteur utilise un « on » de narration qui vaut pour un « je », s’entrechoquent deux langues : celle du poème Les Pauvres Gens de Victor Hugo et celle d’une classe de gamins, aujourd’hui. Un rapprochement qui n’est pas sans violence et mettra le pauvre narrateur sensible au ban de sa société d’incultes gamins. Ce « on », qu’on croise parfois...

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