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Domaine français Signes de croix

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Anthony Dufraisse

« Paysagiste du souvenir », le primo-romancier Siméon Lerouge remonte le temps en se passionnant pour un très modeste monument sarthois.

La Croix percée

"C’est là que nous allons vivre”, je me répète intérieurement. “À des centaines de kilomètres de Brest.” Pas de souvenirs ici, pas d’habitudes, pas de connaissances. Pas de rade mais un ruisseau, des lieux-dits, pas de ville mais un bourg ». Comment le narrateur est-il arrivé ici, dans la campagne sarthoise, et surtout comment en est-il venu à s’intéresser à la Croix percée, « un modeste monument » non loin de son nouveau chez-lui ? Il a quitté la cité portuaire pour les environs du Mans, et il cultive une disposition d’esprit bien particulière – disons archéo-paysagère – qui le porte à regarder tout ce que les autres ne voient pas ou plus, oublieux du passé, hermétiques au monde d’avant. Dans ce très réussi premier roman (autobiographique ?), vraie-fausse enquête pittoresque, Siméon Lerouge, 33 ans, questionne tout ce qui nous environne, ruines, plaques commémoratives, cénotaphes, statues, autant de petits cailloux symboliques qui permettent de revenir en arrière. Au chevet de cette Croix percée qu’il découvre près de son nouveau lieu de vie, le narrateur montre en quoi la pierre est matière à rêveries. Pour qui veut bien ouvrir les yeux et jouer les curieux, le décor dans lequel elle s’inscrit est peuplé de silhouettes fantomatiques, attendu que « la terre des vivants est aussi celle des morts » – évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler en cette époque atteinte de présentisme aigu.
Le porte-voix de l’auteur s’approprie un territoire en y cheminant, et son vagabondage, d’une curiosité frôlant l’érudition, est immersion totale. Pareille flânerie témoigne davantage de l’épaisseur d’un lieu que discours savants, doctes conférences et essais d’histoire folkloriques. Lerouge évolue dans un paysage-sensation, guidé seulement par la manifestation de puncti. Et sa réflexion de naître directement des vibrations ressenties au contact du monde alentour : « Vivre dans la profondeur d’un lieu demande un travail de lenteur et d’érudition. » Pas du genre à se contenter d’une simple adresse postale, le narrateur ensemence son terreau, il s’y encapsule, disons : « Avoir un toit ne me suffit pas pour habiter quelque part. Un jardin non plus. Il me faut autre chose. Je dois pouvoir me recueillir dans un coin que j’ai élu. » D’une certaine manière, cette croix malmenée par le temps et la main de l’homme, c’est précisément un coin élu. Le narrateur regarde cette « orbite creuse d’un cyclope », autant qu’il est regardé par elle. En nous restituant les récits légendaires dont la croix est la source, notre détective amateur d’archives injecte de la vie dans ce « petit monument pour personne » autour duquel il brode un délicat cocon tout de fils surnaturels. Il piste les écrits de ses devanciers, des historiens du cru qui eux aussi se sont penchés sur les significations religieuses ou artistiques de ce patrimoine à hauteur d’homme. Il met bout à bout ses recherches et embarque le lecteur sur les traces de ces passionnés d’histoire locale généralement restés anonymes. Notices, photos et plans à l’appui, nourri aussi par des poètes tutélaires (Rimbaud, Reverdy…), celui qui se définit comme « paysagiste du souvenir » réenchante le réel, y déterre chimères et merveilles.
Là où se trouve peut-être la plus grande réussite de ce texte, c’est dans l’effet durable et concret qu’il produit, après coup. Lecture faite, contaminé par le virus du Sarthois d’adoption, on se surprend à notre tour, dehors, à mieux observer notre environnement immédiat, et d’abord notre quartier familier où soudainement des choses qui jusque-là nous avaient échappé, apparaissent ; calvaire, mémorial, inscription… Au fond, partout se trouvent des croix, percées ou non, partout l’Histoire, petite ou grande, émet des signaux ; apprenons à les regarder, à les écouter, à les accueillir.

Anthony Dufraisse

La Croix percée, de Siméon Lerouge
Tristram, 116 pages, 16 €

Signes de croix Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
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