Toute l’aventure Neuromaniac a commencé quand un jeune éditeur indépendant qui venait de monter sa boîte dans la campagne bourguignonne en plein confinement m’a appelé en me disant (je reformule un tantinet) : « J’ai découvert un roman finlandais de 1000 pages réputé intraduisible, inéditable et illisible, il me le faut absolument dans mon catalogue, tu veux bien le traduire ? » Alors évidemment… l’impossible, ça ne se refuse pas !
Il faut dire que j’avais déjà accompli l’impossible autrefois en traduisant tout un roman de Daniel Katz alors que je n’avais quasiment aucune expérience (et que j’étais encore un jeune cadre en entreprise à plein temps), puis plusieurs livres de Mikko Rimminen et de Katja Kettu, dont les styles extrêmement originaux et créatifs sont réputés incompréhensibles… donc on peut dire que j’ai pris goût à l’impossible et que c’est devenu ma spécialité.
En l’occurrence, l’éditeur était Guillaume Mélère, fondateur des éditions Les Monts Métallifères, lequel semble se consacrer lui aussi à des livres qui, selon toute logique, ne devraient pas exister. Et la suite s’est déroulée le plus naturellement du monde.
En fait, aborder l’œuvre de Jaakko Yli-Juonikas était une évidence, après celles de Jussi Valtonen et de Miki Liukkonen. Ils ne savent pas ce qu’ils font (2014 ; Fayard 2017) et O (2017 ; Le Castor Astral 2021) étaient déjà deux monstres, deux créations cérébrales très complexes. À la même époque, Jaakko fouille dans le cerveau et dans le langage sous un angle encore différent, complémentaire et fort bienvenu – surtout si on a le goût de l’expérimentation, de la recherche et du jeu.
Car je suis un chercheur, oui. C’est même l’essence de mon métier de traducteur : collecter des données, les analyser, produire une synthèse inédite qui ouvre de nouvelles perspectives. Mais j’ai aussi un peu d’expérience dans les sciences humaines, et j’ai beaucoup de plaisir à construire un ouvrage complexe, bourré de notes, de renvois, de références bibliographiques, etc., sans jamais perdre de vue la cohérence de l’ensemble. Bref, en tant qu’homme de science joueur, je ne pouvais qu’être captivé par Neuromaniac.
Le côté résolument ludique était donc aussi un argument majeur qui m’attirait vers ce projet – ludique, ou plutôt multiludique, puisque tout n’est que jeu, et que les jeux interagissent entre eux ou sont en abyme les uns dans les autres. Et je n’oublie jamais que le jeu, comme chez René Daumal et ses collègues, ou encore comme pour l’Oulipo, n’est souvent qu’un outil permettant d’accéder à des vérités supérieures, métaphysiques, occultes ou autrement indicibles. D’habitude, je suis souvent frustré de ne pas pouvoir donner libre cours à la créativité qu’offre le langage, tant les contraintes éditoriales sont sévères dans la tradition française, surtout en traduction. Cette fois, avec Jaakko et Guillaume, j’étais libre – que dis-je, j’avais le devoir ! – de créer de l’inouï, de l’impensable. Quel plaisir de pouvoir écrire des phrases comme celles-ci sans être censuré à l’édition : « Le werbe dessignenesque un object vide, destrut, inétant. Ãisi le nom dessignenesque “rendu vide, destrut ou inétant”. C’ê donc chose vide, destrute ou inétante qui vient voyable » ! À ce propos, je me réjouis aussi que Guillaume m’ait accordé de bon cœur le privilège de glisser de ravissantes notes marginales, tellement plus confortables que celles de bas de page ou de fin ! Souhaitons que ce vieil usage typographique revienne à la mode sous sa bienveillante impulsion.
Comme de toute évidence je ne pouvais pas restituer littéralement chaque clin d’œil et chaque jeu de mots (« impossible » !), j’ai compensé cette faiblesse en laissant ma fantaisie s’exprimer par ailleurs, en développant mes propres associations d’idées comme l’auteur le fait à sa manière et dans sa langue, en ajoutant des jeux aux jeux, notamment dans les notes de bas de page, et en glissant d’autres blagues dans le même esprit.
Mais se plonger dans Neuromaniac, c’est aussi une immersion dans la face cachée de la Finlande : le « pays du bonheur » qui nargue le monde entier chaque année dans les classements abrite discrètement un patrimoine criminologique tout à fait considérable pour une population de 5 ou 6 millions d’habitants. Et Jaakko prend un malin plaisir à fouiller méthodiquement dans ces histoires macabres et à les remettre sur le tapis sous lequel on avait cherché à les balayer. Meurtres non résolus, massacres gratuits, coups de folie violente… ou, pour les cas plus « propres » (« en col blanc »), détournements de fonds, blanchiments massifs, etc. Et la structure globale de l’œuvre est celle d’un cerveau schizophrène. Je pensais beaucoup à David Lynch, en travaillant sur ce projet (j’y pense souvent, à vrai dire !). Même la scène la plus anodine (il y a d’ailleurs un nombre exceptionnel de scènes désinhibées dans les toilettes, ce qui est inhabituel en littérature et pourtant tellement quotidien dans la réalité !) est narrée d’une manière décalée qui fait immédiatement peser la sensation d’une menace omniprésente. À ma connaissance, c’est un point commun à tous les livres de Jaakko. Sa prose (et j’y suis personnellement sensible, pour avoir aussi pratiqué ça en français) met en évidence – fût-ce avec humour – un malaise permanent, une paranoïa produite par la dissociation des personnages avec la réalité… voire avec eux-mêmes.
Quand je repense à la traduction de Neuromaniac, je crois que mon plus grand chagrin réside dans mon impuissance face au palindrome cyclique « a i v o n i o v a t a v o i n o v i » (« mon cerveau est une porte ouverte »). La phrase est de toute beauté, elle n’utilise que six lettres de l’alphabet, et elle peut se lire en boucle dans un sens comme dans l’autre. Alors là j’avoue : je veux bien accomplir l’impossible, mais ça… c’est au-delà de l’impossible.
* Traducteur du finnois (Sofi Oksanen, Miki Liukkonen…), Sébastien Cagnoli étudie les littératures et sociétés de langues finno-ougriennes. Neuromaniac (697 pages, 29,50 €) paraît le 21 août aux éditions Les Monts Métallifères.
Traduction Sébastien Cagnoli
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
Neuromaniac, de Jaakko Yli-Juonika
Un livre
Sébastien Cagnoli
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.
