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Domaine étranger Chef-d’œuvre infini

juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275 | par Christine Plantec

La colossale biographie de Fernando Pessoa par Richard Zenith éclaire la portée universelle d’une œuvre et maintient intact le mystère d’une vie.

Pessoa, l’œuvre-vie

Il aura fallu douze ans à Richard Zenith pour mettre un peu d’ordre dans les 25 000 feuillets consignés par Fernando Pessoa (1888-1935) dans une malle posée au pied de la « bibliothèque anglo-américaine » de l’auteur (lui admirateur absolu de Shakespeare et de Walt Whitman) au 16, rue Coelho da Rocha, l’un des plus beaux quartiers Art Nouveau de Lisbonne. Vingt-cinq mille feuillets à inventorier, à déchiffrer (l’écriture de Pessoa était épouvantable), à classer. Et c’est en quoi réside l’énigme Pessoa : il y a là une œuvre considérable mais elle est inachevée et livrée dans le plus grand désordre. « Feuilles volantes, pages de carnets, papiers à en-tête des cafés qu’il fréquentait, cartes de visite, prospectus, enveloppes, marges de ses manuscrits… »
Pour autant ce graphomane, emporté par une pancréatite à 47 ans, qui publia peu, a toute sa vie envisagé des dispositifs de publication pour ses textes. Tout aussi hétérogènes furent les genres auxquels il s’attela car il n’écrivit pas que des poèmes, des pièces de théâtre, des nouvelles ou des fictions policières. Dans la malle de bois de camphre figuraient des « traductions, des analyses politiques, des textes d’histoire (…) des autoanalyses, de l’écriture automatique et des centaines de thèmes astraux » ainsi que des traités sociologiques, linguistiques, économiques, religieux. « Sois pluriel comme l’univers » est-il écrit sur un bout de papier retrouvé dans ladite malle. Pluriel par les langues aussi puisque Pessoa écrivait en anglais, en portugais, en français.
Ce geste littéraire inédit est d’autant plus vertigineux que « le jeu ne portait pas que sur la littérature. Pessoa fondait son identité même sur le système des hétéronymes. Ce faisant, il ne se contentait pas de reconnaître la nature instable de l’individu qu’il était ; il embrassait et incarnait, par le langage, cette instabilité » en une constellation de 136 hétéronymes répertoriés à ce jour et dont Álvaro de Campos (l’homme solitaire de Lisbonne), Alberto Caeiro (le poète paysan), Ricardo Reis (exilé au Brésil) et Bernardo Soares (modeste employé de bureau lisboète) nous sont les plus familiers. Zenith s’intéresse à 47 d’entre eux sous l’angle de leur production respective mais aussi de leur psychologie car (et c’est la différence avec le pseudonyme) chacun revêt une biographie, des croyances, des principes, une esthétique propre. Travail colossal donc !
Le biographe nous apprend qu’entre juillet 1893 et janvier 1894, Fernando Pessoa perd son père Joachim et son frère Jorge. Il n’a que 5 ans. C’est à l’occasion de ce double deuil qu’il commence à écrire. Sous le nom de Chevalier des Pas démarre une vie tout entière dédiée à la littérature et au dialogue fécond entre ses hétéronymes. Le remariage de sa mère avec le futur consul portugais de Durban lui impose de s’exiler en Afrique du Sud jusqu’à ses 17 ans, date à laquelle il s’établit à Lisbonne pour ne plus jamais en partir.
Toute sa vie durant, il établit dans des carnets la liste exhaustive des livres lus. Tout se passe comme si chaque livre accroissait cette dépersonnalisation à l’œuvre par ses hétéronymes. Même si lire, c’est aussi bien sûr selon Francisco Quevedo «  converser avec les défunts et écouter les morts avec les yeux  ».
Mais alors quel sens donner à cette œuvre foisonnante et énigmatique ? Perpetuum mobile, work in progress, objet fractal ou lignes de fuite mélancoliques ? Impossible de le savoir et d’ailleurs Richard Zenith se refuse à donner une réponse. Ce n’est pas le mystère Pessoa qu’il cherche à percer en 1300 pages, c’est la tentative de faire tenir ensemble les contrastes et les paradoxes d’une vie métronomique de comptable et d’une œuvre incroyablement originale et polymorphe, la vigueur érotique voire obscène de certains de ses poèmes (Epithalamium de 1913 écrit en anglais) et la chasteté qu’il imposa à son unique amour avec la jeune Ophélia, sa collègue de bureau.
Qui plus que Pessoa aura autant brouillé, par jeu et par nécessité ontologique, les frontières entre fiction et réalité ? Qui se sera laissé autant envahir par la puissance de l’imagination et de l’intellect comme si l’esprit pouvait vaincre la matière ? « Je me suis multiplié pour m’éprouver, / pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver. / J’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser » confie Álvaro de Campos le 25 mai 1916.
Dans une malle à Lisbonne subsiste l’odyssée immobile d’un homme doublement exilé et qui n’aura eu de cesse de créer tout un peuple de voix, de formes, de masques, une malle pleine de gens et de solitude.

Christine Plantec

Pessoa, l’œuvre-vie, de Richard Zenith
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Seuil,
« Fiction & Cie », 1267 pages, 39,90

Chef-d’œuvre infini Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°275 , juillet 2026.