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Histoire littéraire Tout près, le monstre

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Jérôme Delclos

Colette (1873-1954) élève la chronique judiciaire au niveau de la haute littérature, celle qui se confronte à notre part la plus sombre.

Voici Landru !

Musique, théâtre, cinéma, mode, faits divers, actualités des deux guerres, etc. : Colette a écrit plus de 1200 articles dans une centaine de titres de presse, de la revue culturelle aux magazines féminins en passant par les grands quotidiens nationaux. Frédéric Maget qui en avait édité une sélection (Colette journaliste. Chroniques et reportages 1893-1941, Seuil, 2010), nous fait découvrir avec Voici Landru ! la chroniqueuse judiciaire de renom, respectée et admirée parmi la caste masculine de ses confrères, une aristocratie de la plume. Durant cinquante ans, Colette couvrit les retentissantes affaires criminelles de son temps, entre autres la bande à Bonnot, Landru, Stavisky, Juliette Nozière, la maquerelle et tueuse marocaine Moulay Hassen, le serial killer allemand Eugène Weidmann. Mais aussi, et ce n’est pas le moindre intérêt du livre, des faits divers aujourd’hui oubliés, comme en 1922 le procès de « Pierre Faget, sorcier », accusé par le meurtrier d’un cultivateur de l’avoir poussé à l’assassiner parce que Faget lui avait mis dans la tête qu’il lui avait jeté un sort.
L’unité de ces textes, que les affaires soient petites ou grandes, tient dans le souci constant de Colette d’en révéler la violence, qui ne se trouve pas toujours là où on l’attendrait. Exemplaire à cet égard est l’article « Dans la foule… » (Le Matin, 12 mai 1912) qui ouvre le volume : on y voit la criminal reporter, le 28 avril 1912 à Choisy-le-Roi, dans la foule – pas moins de 10 000 personnes – qui se presse à l’assaut que la police lance sur le garage où s’est enfermé Jules Bonnot. Le spectacle, qui se soldera par la mort du bandit-anarchiste, dure quatre heures, et Colette, bousculée par la marée humaine avide de sang, note par petites touches la fièvre triviale, obscène, hystérique, des badauds auxquels elle s’associe non sans humour : « Je viens d’arriver. J’ai déployé tour à tour, pour me pousser au premier rang, la brutalité d’une acheteuse de grands magasins aux jours de solde et la gentillesse flagorneuse des créatures faibles : “Monsieur, laissez-moi passer… Oh ! Monsieur, on m’étouffe… Monsieur, vous qui avez la chance d’être si grand”. On m’a laissée parvenir au premier rang parce qu’il n’y a presque pas de femmes dans cette foule ». C’est quasiment une scène de lynchage. « J’admire, stupéfaite, deux midinettes aussi gaies qu’à la foire de Neuilly, qui se tiennent par le bras, plient sous les bourrades, se laissent secouer et arrêtent de glapir : “À mort ! À mort !” pour éclater de rire… »
Au tribunal, le ton est tout aussi clinique. Nul pathos ici mais le constant souci, chirurgical ou orfèvre, du détail. Juin 1912, aux assises pour l’affaire du meurtre d’Henri Guillotin où les prévenus sont sa veuve et son amant : « Mme Guillotin a parlé : elle a cessé d’être la statue endeuillée et muette, embarrassée de crêpe ». Et surtout qui confirme, et sulfureuse, la gloire journalistique de Colette, à la fin de 1921 le procès d’Henri Désiré Landru, « l’homme aux 283 fiancées ». L’écrivaine scandalise. « Mais cet homme maigre porte sur son visage quelque chose d’indéfinissable qui nous rend tous circonspects – un peu plus, j’écrivais : déférents ». Plus loin : « Je cherche encore, sous les traits de cette tête régulière, le monstre, et ne l’y trouve pas. Si ce visage effraie, c’est qu’il a l’air, osseux mais normal, d’imiter parfaitement l’humanité, comme ces mannequins immobiles qui présentent les vêtements d’homme, aux vitrines ». Ce qui, à l’époque, a pu choquer, être pris pour une trouble fascination, relève plutôt, souligne Maget dans sa préface, de ce que des années plus tard Hannah Arendt nommera la « banalité du mal », qui nous renvoie à notre propre et toujours possible sauvagerie. Ne manque que l’occasion, qui comme on sait fait le larron, la larronne.
D’où les interminables questions non seulement de la monstruosité dans « le monstre », mais de celle en nous, et qui peut même se trouver du côté de la loi. 1939 : Alexis Daman, journaliste engagé, est inculpé du rapt d’enfants martyrs qu’il protégeait pourtant ainsi de leurs parents bourreaux : « Où sommes-nous ? Dans quelle jungle ? » Chez nous.

Jérôme Delclos

Voici Landru ! de Colette
Archipoche, 282 pages, 12,90 €

Tout près, le monstre Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°273
4,50