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En grande surface Force majeure

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Pierre Mondot

Crise oblige, on émet le souhait d’un papier sérieux. Une synthèse géopolitique qui éclairerait le lecteur sur les rouages des conflits internationaux. Étayée par un corpus solide, des ouvrages signés Trinquand et Pellistrandi, avec en prime une astuce mnémotechnique pour ne plus confondre chiite, sunnite et stalagmite. Refusé. « Occupe-toi du hit-parade. » Les cavaliers de l’Apocalypse sanglent leurs chevaux, on nous somme de divertir. Soit. On commentera en représailles le numéro un des ventes. Quel qu’il soit.
Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot. Léger coup de chaud. L’image d’un chœur de femmes en colère brandissant des panneaux « Shame » à l’entrée du journal nous traverse l’esprit. On s’entête.
Le récit s’ouvre la veille de l’arrestation. Gisèle a préparé la table du petit-déjeuner et la tenue de son mari, « son pantalon en velours vert bouteille et le polo Lacoste rose que les enfants lui avaient offert ». Pour nommer le monstre dans son livre, elle dit Dominique, prénom qu’elle n’utilisait pas au quotidien, lui préférant « Doumé ». Et pas Dodo, comme les mauvais esprits l’attendaient.
Le lendemain, au moment de partir au commissariat, un détail la contrarie : « (…) il a enfilé un blouson qui n’était pas du tout assorti aux vêtements que je lui avais préparés. » Gisèle s’agace quand les couleurs jurent (à décharge de l’accusé : vert et rose, c’est souvent piégeux). Les commentateurs du procès de Mazan ont souligné son élégance. Parfois pour le lui reprocher – son chic, comme les yeux secs de Meursault à l’hospice, ne collait pas avec l’image de la victime. « zéro faute d’orthographe » : la formule qui résume son parcours scolaire semble gouverner son existence entière, appliquée à soigner les apparences, certaine qu’en retour les apparences la sauveraient. Docile, elle paraphe le contrat patriarcal et cède sans réserve ses droits de femme en échange des devoirs d’épouse. Privée de sa mère à 7 ans, Gisèle rêve de famille, peu importe le prix.
Son amour avec Dominique s’est noué sur le tube de Fugain, « c’est un beau roman, c’est une belle histoire » et elle s’accroche au scénario coûte que coûte. Quand il lui confie qu’il aimerait la voir sodomiser par un Noir, elle hausse les épaules. Quand est révélé en famille le pseudo dont il use sur Internet (« Fétiche 45 »), on le raille gentiment. Enfin quand sa meilleure amie lui annonce que son mari est un sale type, elle met fin à la relation.
Pour couvrir les couacs, elle sifflote. Au point que Doumé la surnomme « le petit peintre ». Lui, entre deux lapsus, tient son rôle. De l’extérieur, on le parierait presque déconstruit. Électricien au chômage, il endosse sans effort la charge d’homme au foyer et vaque aux tâches domestiques pendant que madame travaille : « (…) nous passions pour un couple modèle aux yeux des autres. Les amis comme la famille nous voyaient rire ensemble, danser le rock et le madison à la moindre occasion. »
Pour mettre en mots sa confession, Gisèle Pelicot a pris pour plume Judith Perrignon, essayiste et romancière chevronnée. Le signe d’un goût sûr. Et le texte, à l’image des tenues, tombe juste. Deux fils narratifs s’entremêlent. Les chapitres qui racontent les conséquences de la révélation alternent avec ceux qui scrutent rétrospectivement les cinquante années de vie commune. Plus l’enquête avance, et plus le passé s’assombrit (des soupçons d’inceste puis de meurtre s’ajoutent aux viols nocturnes). Et l’avenir s’éclaire à mesure que les souvenirs se dégradent. On mesure alors la beauté tragique du titre : la conjonction initiale ne relie rien, ou clôt une liste vide. La joie s’épanouit sur des cendres.
Mai 2024 : Gisèle marche sur une plage de l’île de Ré. Le procès s’approche quand soudain, une formule de l’époque l’envahit. La honte doit changer de camp : « Ces mots qui montaient depuis plus d’une décennie pour accompagner les femmes (…) se sont installés tel un refrain dans ma tête ». Jusque-là, Gisèle se tenait à distance de l’Histoire : «  (…) nous connaissions Le Deuxième Sexe, sans toutefois chercher à le lire. Le café de Flore était comme une planète lointaine, à quelques stations de métro de chez nous. » Mais à l’instant où elle prend la décision d’ouvrir les portes du tribunal pour qu’éclate au grand jour l’infamie de ses cinquante et un violeurs, elle y entre à pieds joints. Devient Gisèle Pelicot. Plus Madame Pelicot (la victime, l’épouse), ou « Pelic » (le surnom des copines). Elle aurait pu gommer le drame et reprendre Guillou (son nom de jeune fille) mais elle choisit de conserver à l’état civil, la trace du bourreau. À la résilience, retour à l’état initial, Gisèle préfère la joie. Ne pas surmonter, admettre. Ne plus siffloter, sourire.


Pierre Mondot

Force majeure Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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