Constituée d’une sélection de poèmes puisés dans les livres qu’elle a publiés depuis Exercices d’incendie (1994) jusqu’à Sauvons l’ennemie (2025), Chambre obscura est une anthologie augmentée en ce sens qu’elle est suivie d’une vingtaine de poèmes inédits, d’une partie critique (Johan Faerber, Anne Malaprade, Liliane Giraudon, Lénaïg Cariou, Bastien Gallet, Carrie Chappell) et d’une anthologie sonore, Cassandre phonographiée, accessible via un QR code imprimé à la fin du livre. Ce qui fait qu’elle donne une idée très précise de l’œuvre et en constitue certainement la meilleure introduction. Plutôt que de reproduire de façon chronologique, ou par ouvrage, les poèmes qu’elle a choisis, Sandra Moussempès les a réagencés de manière à mettre en valeur les lieux, les images et les obsessions dont son œuvre est tramée. Un peu comme si c’était sa maison qu’elle nous faisait visiter, une demeure sculptée par ses pensées, hantée par des adolescentes séquestrées, des starlettes californiennes, des femmes fatales, des héroïnes médiumniques, des êtres chers, des voix fantômes. Une maison-livre dans laquelle « chaque esprit offre son message aux convives sans / le charme / le miroir recousu / la pensée décryptée / à la vitesse d’une conjuration ». Une maison-musée d’elle-même avec des pièces donnant sur l’enfance et l’adolescence – « Vouloir à quinze ans n’est pas une volonté / Mais une idée de soi – à peine fissurée » –, ouvrant sur des « héroïnes corsetées », des « espoirs sans tain », des mythes « imbriqués dans l’esprit féminin » quand ce n’est pas sur les « complications de l’amour sans doublure » ou sur la figure paternelle.
Reconfigurée par une écriture télescopant allègrement l’Autrefois et le Maintenant, les fantasmes rose bonbon et les hérédités fatidiques, c’est son aventure d’écrire qu’elle reparcourt, dans l’obliquité, et à coups d’affleurements figuraux, de débris d’émois, de coagulations d’entrevisions et de présences saisies comme au bord d’elles-mêmes. À partir de ce qui se joue à la surface des corps, et qui n’est pas ce qui s’ombilique autour du désir et de l’interdit, de l’idylle et de la soumission, des lapsus muets et des résonances impalpables, elle connecte données autobiographiques et images filmiques, phénomènes d’emprise et lambeaux de dialogues, créant une sorte de grammaire aussi transversale que visuelle. Ce qui est sa façon de nous introduire dans l’arrière-monde de son théâtre mental, de troubler tous les miroirs et d’incarner en langue l’intranquillité qui la mine. « Je me pose encore la question de l’écriture d’un livre qui / ne soit ni seulement poésie ou récit ou rien du tout qui / soit tout et seulement poésie serait le dénominateur / commun quand lassé par poésie récit prendrait le relais / mais pour toujours revenir à poésie, sans doute une / fiction sentimentale. »
Plus qu’une anthologie, Chambre obscura est une sorte d’autobiographie fractale, d’errance dérivante, parmi doublure et faux-semblants, qui...
Dossier
Sandra Moussempès
Le livre des mémoires dont on ne se souvient pas
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Richard Blin
Dans Chambre obscura, une anthologie personnelle, Sandra Moussempès réorganise selon des perspectives inattendues les mémoires archivées qui sont au fondement même de sa poésie tout en distorsions anamorphosées.
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