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Domaine français Le sang en héritage

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Julie Coutu

La malédiction familiale au cœur d’Ici tombent les filles, premier roman de Stephene Gillieux.

Ici tombent les filles

C’est un conte revisité, que propose ici Stephene Gillieux. Et le genre ne doit rien au hasard. L’autrice est psychologue et son récit vient chercher la malfonction, la dysfonction, tant familiale que sociétale dans un récit horrifique et glaçant, dont l’analyse aurait pu plaire à Bruno Bettelheim. Les codes du transfert du réel vers l’imaginaire sont tissés, assemblés, dans un texte complexe, dense, sombre. Tout est là : le père terrifiant, la mère alitée et glaciale, les trois filles, un fils, la cabane au fond des forêts, la montagne obscure, la Butte, le village, la maîtresse d’école, les livres comme la lumière, les récits familiaux, l’enfermement, un talisman comme des bottes de sept lieues, et puis ce monde qui n’a plus aucune lisibilité, où les catastrophes s’enchaînent sans qu’on sache d’où elles naissent, ou quand elles ont débuté. Des peurs anciennes remontent, du fond des âges, une malédiction familiale plane. Il y a dans le récit de Stephene Gillieux des invraisemblances, des incohérences, qui comme dans le conte tiennent l’ensemble. Le premier chapitre condense tout le récit : la nuit, la renarde joueuse, le garçon, la hache, le sacrifice. Ne manquent que les filles, écrasées par un patriarcat taiseux, violent, des filles là pour servir. Des filles qui, si elles veulent vivre, doivent trouver un chemin, entre tradition et émancipation, soumission et rébellion, clichés et réinvention.
Parce qu’Ici tombent les filles est une histoire de vengeance masculine, de croyance fanatique, un drame féminin et un long cheminement vers le dehors. Elles sont trois sœurs, Pilha, Dag et Mette, corvéables à merci, vouées au soin de la maison, jusqu’à ce qu’elles attrapent la maladie du sang. À compter de ce jour, elles deviennent sorcières à sacrifier. Et c’est aux hommes de la famille d’orchestrer le rituel. Pilha l’aînée est logiquement la première à gravir les sentiers du Mont dont elle ne reviendra pas. Dag comprend, sans comprendre. Quelque chose en elle sait. Alors elle s’efface, fillette martyre, battue, enfermée, torturée, pour que la maladie jamais n’arrive. À tant la contenir, c’est Mette la petite dernière, la plus fragile, qui est touchée la première, devenant sacrifiable. Mette, qu’il faut à tout prix sauver.
Stephene Gillieux distille l’horreur, sous couvert de résignation. Et puis elle glisse un pouvoir féminin, étouffé mais prêt à renaître, un combat contre l’absurde, contre l’abject. Le personnage du frère, Finn, vient contrebalancer celui du père. Il est l’héritier, mais il est différent : pas comme on l’attendait, pas là où on l’espère. Il est l’exact opposé de Dag : pliée à son monde elle l’a compris et espère s’en échapper ; déconnecté de sa famille, Finn reste malgré tout. Les âges anciens n’en finissent plus de mourir, mais l’issue de la lutte reste incertaine, l’espoir fragile, tout entier incarné par la bonne fée, Mme D., l’enseignante du village. Poursuivie par ses propres fantômes, elle est l’œil attentif du récit. La seule qui remet en question, un peu, l’ordre rétabli par les tempêtes et les drames environnementaux.
Ici tombent les filles ne s’appuie pas sur des grands effets, stylistiques, narratifs. L’histoire se construit par la répétition, minutieuse, de petits gestes. On va vers l’ordinaire du mal, alimenté par la peur, le fanatisme, l’éternel besoin d’un bouc émissaire. Pour restituer la nature, la sauvagerie, Stephene Gillieux s’appuie sur les sens : odeurs, textures, sensations. Le va-et-vient entre la Butte, sa maison cabane, ses enclos, et le village et son semblant de normalité, accentue les écarts entre le monde fantasmagorique d’en haut et celui encore civilisé d’en bas. Ici tombent les filles est une fable, un examen de conscience.

Julie Coutu

Ici tombent les filles, de Stephene Gillieux
Phébus, 256 pages, 21,90

Le sang en héritage Par Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
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LMDA PDF n°270
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