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Domaine français Sur la piste de Marguerite

septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266 | par Anthony Dufraisse

Reine Bellivier signe le beau portrait d’une femme modeste qui ose s’émanciper du carcan domestique dans la France d’après-guerre.

Malgré tout, les traces que tu m’as laissées, comme les miettes déposées par le Petit Poucet, m’ont nourrie sans m’orienter. » Nous sommes dans les ultimes pages du livre et la narratrice, « arrivée à destination » et s’adressant une dernière fois à sa mère comme elle l’aura fait tout du long, tire une sorte de bilan de son enquête. Elle estime être allée au bout de ce qu’elle pouvait dire de et à sa mère. Car la fille, à tâtons, est partie à la recherche du passé de celle qui lui a donné la vie, Marguerite, avant de tout quitter un jour, mari et enfants, pour refaire sa vie. En littérature, les Marguerite ne manquent pas. Sans remonter jusqu’au Maître et Marguerite de Boulgakov, on se souviendra plus récemment de Vassilis Alexakis (Le Cœur de Marguerite), Jacky Durand (Marguerite) ou, pour citer cette fois un film, du Théorème de Marguerite. Ici c’est plutôt l’énigme Marguerite.
Pour raconter la trajectoire d’une femme de très modeste condition sociale dans la France des années 1950, pour retrouver ses racines et comprendre le déracinement en quoi consiste l’abandon soudain du domicile familial et de ses enfants, Reine Bellivier, quadra nantaise, pétrit son imagination lentement mais avec ferveur. Elle malaxe sa matière avec délicatesse et patience, ce qui donne un premier roman témoignant d’une belle maturité. Personnage d’ombre et de lumière, la mère se percevra « hideuse » parce qu’elle part sans se retourner, comme une voleuse, sans un mot d’explication pour ceux qui partageaient sa vie jusque-là. Pschitt, volatilisée. Le retour sur le cheminement intérieur d’une existence en province, c’est donc la fille, bien des années plus tard, qui l’accomplit. Pour rompre l’opacité d’un être, pour approcher au plus près sa psychologie d’alors, pour comprendre tout simplement. Chronique d’une disparition subite, ce roman n’a rien du règlement de comptes. Pas de rancœur, pas de rumination ni de détestation chez la narratrice ; seulement une volonté de faire la lumière, fût-ce en clair-obscur à la façon d’un Georges de La Tour, sur le silence, l’absence, l’ignorance, toutes choses que sa mère, « puissance sombre », représente à ses yeux. « Il s’agit d’enquêter sur l’insaisissable », dit-elle ici ; « rendre avec des mots ce que j’imagine », lit-on ailleurs ; « remonter les lignes de faille », décrit encore la narratrice. À mesure qu’elle esquisse des scénarios possibles (une fuite de sa mère, installée dans un bourg des Deux-Sèvres, tantôt pour Barcelone, tantôt pour La Rochelle avec un autre homme que son époux), à l’appui de quelques trop rares documents (carnets, papiers), elle tente de cerner le sourd malaise intime d’une femme qui étouffe dans la vie domestique et se laisse gagner par un désir de vivre ailleurs et autrement. Et le lecteur de découvrir les vertiges et les consolations d’un être qui aspire à tout recommencer en tournant le dos aux siens, de décrypter les signes avant-coureurs du grand départ (par exemple, cette mention de Cendrillon croulant « sous le poids d’un énorme potiron, lourde promesse d’évasion »).
En retraçant le parcours de la rebelle Marguerite, l’autrice interroge les notions de maternité, d’identité et de liberté dans une époque aux rôles bien établis. Éclairages obliques, la littérature mais aussi la sociologie lui apportent par moments des éléments de réflexion. Les citations de Woolf, Munro, Quignard, Camus et d’autres qui émaillent le texte, sont des bouées, des repères, des balises qui clignotent. Anti-Sisyphe à sa manière, cette Marguerite aura quitté un foyer pour en alimenter un autre : celui de l’émancipation. Émouvant, lumineux, subtil, ce premier roman, qui se situe à mi-chemin de The Hours (le roman de Cunningham adapté au cinéma) et Liv Maria (de Julia Kerninon), possède un charme évident. Il vaut autant pour sa justesse troublante que par son écriture sensible.

Anthony Dufraisse

La Hideuse, par Reine Bellivier
Christian Bourgois, 189 pages, 20

Sur la piste de Marguerite Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°266 , septembre 2025.
LMDA papier n°266
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LMDA PDF n°266
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