Mircea Cartarescu, les infinis flamboyants
Fruit d’une gestation de quarante années, Théodoros s’impose cet automne comme un livre hors norme dans le paysage de la rentrée littéraire. Pour le décrire, son auteur évoque un « pseudo-roman historique » doublé d’un « immense fantasme dans le vortex d’univers parallèles ». Ce qui n’éclaire que peu la nature réelle de cette fusée éclatante de mille couleurs. Un fantasme d’écrivain, Théodoros l’est sans aucun doute tant l’habile Cărtărescu y a mis de son métier, de son être et de sa joie. La jubilation est d’ailleurs ce qu’il évoque à son propos, et c’est ce que l’on ressent à la lecture des six cents pages qui s’avalent l’une après l’autre avec une frénésie qui croît.
Inscrites dans son journal intime dans les années 1980, les prémices du livre ont jailli à la lecture des Lettres à Vasile Alecsandri (1884) de l’homme d’État et académicien roumain Ion Ghica (1816-1897) qui lançait une hypothèse un peu farfelue. Sur la foi d’une lettre de la reine Victoria, celui-ci imagina que « le jeune serviteur disparu du domaine de son père serait devenu, après quelques années d’aventures nébuleuses, l’Empereur Téwodros II d’Éthiopie ». Immédiatement, ces « aventures nébuleuses » prirent place dans l’esprit de Cărtărescu et, avec le temps, elles proliférèrent. Il aménagea une mer des récits, gréant sa nef littéraire de cent voiles, toutes plus enluminées les unes que les autres. Le « monde nous apparaît – car il est apparence – comme un interminable carnaval de bouches ouvertes et d’yeux écarquillés qui contemplent les miracles vrais, les miracles truqués et les miracles à deux sous, dans un tournoiement infini de brillants et de paillettes, de feux qui éclatent et s’éteignent sur la robe de la cavalière de cirque, dans sa ronde ensorcelante en centre de l’arène, sous les yeux humides de l’étudiant assis dans les gradins. »
Il n’est pas courant de lire un roman où sont décrits tout à la fois la beauté de la reine de Saba, sa nuit d’amour avec le roi Salomon, l’invention de l’ascenseur, les beautés des îles grecques et les clameurs des champs de bataille éthiopiens, l’intimité de la reine Victoria et l’intérieur de l’Arche d’alliance, Napier, Disraeli, et même, au bord d’une page en quidam flegmatique, John Lennon… Deux années d’écriture intense ont donné la vie à son personnage, un jeune Valaque fils de servante devenu détrousseur de grand chemin, pirate des îles grecques puis empereur d’Éthiopie – par trahison. On devine l’enthousiasme de l’auteur face à l’allant de son ambitieux personnage et l’on imagine qu’un certain Umberto Eco dut connaître le même lorsqu’il rédigea Le Nom de la Rose pour échapper aux études de linguistique. De l’érudition, il en fallait aussi à Mircea Cărtărescu qui, en abordant une « zone plus lisible, plus hédoniste » de son écriture dans le domaine de la fantaisie sans bornes, ne lâcha jamais le fil de la cohérence et de la référence. Car, à l’instar de Karen Blixen qui mêlait toujours à la trame de ses récits des...


