Grégoire Bouillier, détective public
Ce n’est pas sans éclat que Grégoire Bouillier fait son entrée dans le monde littéraire en 2002 avec son très percutant Rapport sur moi (éditions Allia). Le livre retient l’attention de la profession et séduit bon nombre de lecteurs. Autant par son écriture que par une cruelle nudité du matériau autobiographique. D’office, l’auteur est donc versé dans l’autofiction, en vogue depuis une dizaine d’années. Mais, tout autobiographique que soit le récit, on se rendra compte, surtout à partir du gargantuesque Le Dossier M, que le projet littéraire de Grégoire Bouillier déborde très largement de l’autofiction à laquelle l’œuvre finalement n’a jamais ni appartenu, ni adhéré.
« J’ai vécu une enfance heureuse. » Étrangement, la première phrase de cette œuvre qui comptabilise aujourd’hui plus de 4000 pages est une des rares qui ne disent pas la vérité (la grande affaire de Bouillier). Sinon par antiphrase. Le récit commence ensuite par une scène qu’on pourrait qualifier de primitive : la mère de Grégoire demande à ses deux fils s’ils pensent qu’elle les aime. Olivier, l’aîné dit oui, Grégoire, 8 ans, répond qu’elle les « aime peut-être un peu trop ». Le visage de la mère se liquéfie, elle se précipite vers la fenêtre pour se jeter du 5e étage. Une autre scène que l’auteur ne décrit pas – et pour cause ! – agite la baguette du sourcier littéraire qui cherche à savoir d’où vient cette écriture, à quelles profondeurs elle prend sa source. Les parents de Grégoire Bouillier se rencontrent quand ils ont 16 et 18 ans, se marient l’année suivante, donnent naissance à Olivier et le père est aussitôt envoyé en Algérie où les « événements » mobilisent les jeunes appelés. Il est affecté à Tizi-Ouzou où sa femme décide de le rejoindre (quel courage !), laissant la garde d’Olivier aux grands-parents. « Là-bas ils s’aimèrent. Et plutôt trois fois qu’une, puisqu’un interne de l’hôpital de Tizi-Ouzou tomba sous le charme de ma mère, qui n’en manquait pas ; bientôt il devait se joindre à leurs ébats ; c’est lors d’une de leurs parties à trois que je fus conçu. »
Être l’enfant de trois géniteurs, c’est venir au monde en portant une bien lourde énigme. Suis-je le fils des deux hommes ? D’un seul ? Lequel ? Des deux, quel est celui qui m’a donné le plus de lui-même ? Le mystère, l’énigme : voilà des moteurs prodigieux pour l’écriture. Rapport sur moi est donc une enquête sur soi-même, sur l’origine et sur l’enfance, sur l’amour et le désir. C’est aussi un auto-enfantement : non pas que se racontant Grégoire Bouillier devient écrivain (tout premier roman serait alors un auto-enfantement), mais parce que la manière avec laquelle il le fait lui restitue une vie qui semblait sans cesse lui échapper. Et il y a dans ce geste un peu de la stratégie d’Eminem dans le film 8 Mile (sorti sur grand écran la même année que paraissait Rapport sur moi) : tout dire sur sa vie (et son rapport à la mère) pour que personne ne puisse y ajouter quoi que ce soit. Difficile dès lors...

