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Dossier Frédéric Valabrègue
Tout quitter pour Quito

mai 2015 | Le Matricule des Anges n°163 | par Thierry Guichard

Sac au dos et livre en poche, le narrateur a fait l’apprentissage de la vie sur les chemins chaotiques de l’Amérique du Sud. Quand le voyage devient la pensée…

Le fil d’Ariane, c’est Henri Michaux. Le labyrinthe, c’est l’Amérique du Sud, le monde, l’inconnu. Et celui qui s’y engage n’a pas 20 ans et s’appelle Frédéric Valabrègue. Même si cela n’est pas précisé, nous sommes au début des années 70. Les enfants de la Beat Generation prennent l’habitude d’explorer les hallucinogènes et la route vers l’Inde ou le Népal. Le narrateur du récit, lui, lorgne de l’autre côté du globe vers l’Équateur et veut mettre ses pas dans ceux d’Henri Michaux, son idole pour lequel dans les bars de Marseille il s’est fait le héraut. Avec Ecuador en poche (écrit par Michaux en 1929), il part donc pour le continent mythique et pour des mois d’errance, à travailler ici ou là, à prendre telle ou telle substance, à dormir sur les plages ou dans les rues. « La première grande rupture a consisté à dormir dehors. Désormais ce qui était une évidence simple changerait tout : je dormirais dehors sur les plages, dans les taillis, sous l’auvent des boutiques ou le carrelage des terrasses. » Les chemins qu’il emprunte sont aussi ceux de l’écriture puisqu’il demande à Michaux de comprendre comment l’on écrit et à l’expérience de lui désigner quoi noter. L’aventure tourne souvent à la mésaventure, à la peur de se faire détrousser du peu qu’il a, de se faire rosser par des coupeurs de cannes à sucre ou des malfrats pour lesquels tout étranger est un gringo d’Américain. Ce récit n’est pas tant un récit de voyage qu’une exploration, à travers des épisodes remis au jour par l’écriture, des chemins de la liberté. Entrecoupé de réflexions autour de l’écriture ou de l’œuvre de Michaux, le récit de l’errance fait l’économie des descriptions : on n’est pas dans la soirée diapositives d’un touriste de retour au pays. Valabrègue tourne le dos au naturalisme. Grant’autre fait figure de kaléidoscope chamarré d’impressions, d’expériences. Le lecteur, au sortir de ces 350 pages parfois hallucinantes (« Le Pacifique, en bon gros chien, venait fourrer son groin dans les duvets.(…) La plage se peuplait de milliards de crabes roses sortis de la vague. C’était le rose d’un ongle neuf et d’un coquillage. Les crabes cavalaient debout, pinces au-dessus de la tête, en joueurs de castagnettes. Ils faisaient des bulles à côté de nos oreilles. ») pourrait reprendre une carte du continent et tenter d’y tracer le parcours suivi par le narrateur, parfois accompagné et parfois seul.
Mais l’essentiel n’est pas là. Le texte abolit le temps (deux voyages en Équateur se superposeront) et donne au gamin d’hier des pensées de l’écrivain d’aujourd’hui. Il abolit aussi une frontière intime : celle qui sépare sa conscience du monde extérieur. Surtout, il donne, à travers l’enchaînement poreux des phrases, un espace au lecteur et accueille en lui une vraie poésie, « l’air doit passer entre les mots ». Il y a quelque chose de l’art poétique dans la profusion de pensées sur l’écriture et la parole : « Si écrire, c’est flinguer, c’est que l’écriture efface ce qu’elle croit...

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