Dans la famille Blum, rien ne va plus. La mère, Adina, vient juste de poignarder Shmouel, son mari, quand la pièce commence. Sans raison véritable. L’ennui peut-être ; ou le désintérêt que lui manifestait son mari tous les jours. L’habitude aussi, elle attendant qu’il rentre du travail, lui s’installant devant la télévision. Alors, dit-elle, au fils, « On voit bien que tu n’as pas été marié à la même personne pendant quarante ans. » Le fils, poète méconnu et désenchanté, pense qu’il faudrait quand même sortir de ce pétrin. Cette situation risque de conduire leur mère en prison et ce serait dommage. Mais il n’a pas de solution. Et c’est la fille, Ruthy, lesbienne et boulimique, qui prend les choses en main ; après avoir fini de manger, bien sûr. Et décide de la marche à suivre : maquiller le meurtre en crime terroriste. Et donc transporter le corps nuitamment dans les territoires palestiniens de Cisjordanie occupés par Israël, maquiller la scène de crime et retour à la maison. Fin de la première scène, tout au long de laquelle « Shmouel gît au milieu de la pièce (…) un couteau de cuisine planté dans le cœur. » S’ensuivent des scènes totalement burlesques, aux dialogues rapides, percutants, jouant sur les mots, sur les difficultés de communication entre les personnages.
D’emblée, ce monde cynique, absurde, cet humour corrosif, cette façon de traiter un évènement grave comme un petit fait divers du quotidien, nous font penser à l’univers d’Hanokh Levin. En moins méchant, peut-être, moins féroce, moins corrosif, mais avec cet art consommé de l’humour poussé jusqu’à l’extrême, et un regard pour le moins acide sur la famille et la société israélienne. Et la suite ne fait que confirmer le début : deux frères, un vigile et un inspecteur de police, ont assisté de loin au déplacement du cadavre et décident de mener l’enquête. Ils ne semblent pas être de très fins limiers, mais leur conclusion est formelle : « J’ai l’impression qu’on se trouve devant un incident extrêmement suspect. Complexe… et extrêmement… suspect. »
Rapidement, malgré l’amateurisme des enquêteurs, les soupçons se portent sur la famille. Mais l’hypothèse de l’attentat terroriste pourrait malgré tout satisfaire tout le monde. « Est-ce que, pour notre mère, vous pourriez pas faire l’effort de considérer cet incident comme un attentat terroriste, merde ! » dit la fille. Et les deux frères s’engagent à faire l’effort. Sauf qu’une journaliste met son grain de sel dans l’histoire et la machine s’emballe. Des couples se forment, la sœur et le vigile, le frère et la journaliste, la religion intervient avec le rabbi Feldman qui déclare que les lesbiennes ça n’existe pas puisqu’il n’en est pas fait mention dans la Bible, les évènements s’enchaînent, aveux à la télévision, apparition du fantôme du père et enfin le grand final : pour les uns le Créateur lui-même entre en scène, sous la forme d’une lumière intense, tandis que, pour les autres il ne s’agit que d’un simple projecteur de théâtre. Mais, dans tous les cas, il s’agit de masquer la vérité, au grand dam de l’inspecteur qui voulait la révéler et finira terrassé par la lumière. Dans son coin, la pauvre Adina semble abandonnée : « J’ai bien l’impression que je m’éclipse de cette histoire. (…) Je suis de moins en moins intéressante. (…) Pour un instant j’ai joué un vrai rôle dans ce qui s’est passé et me voilà à présent reléguée à n’être plus qu’un personnage secondaire. »
Noam Guil est auteur et enseignant à Tel-Aviv. Il nous livre là une comédie burlesque, ridiculisant la religion et le nationalisme israéliens. Une comédie grinçante.
Patrick Gay-Bellile
Incident suspect, de Noam Guil, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Théâtrales, 72 pages, 12 €
Théâtre Drôle de drame chez les Blum
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Patrick Gay Bellile
Avec Incident suspect, comédie grinçante, la société et la famille israéliennes en prennent pour leur grade.
Un livre
Drôle de drame chez les Blum
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.

