-
Contours de l’épuisement
Lmda N°276 Le nouveau roman d’Anne-Sophie Subilia dépeint le quotidien d’une jeune mère de famille. Autopsie d’une dépression post-partum bien trop commune. Il faut quelques pages pour que l’on apprenne son prénom : Béa. Au début, elle est réduite à des dénominations vagues, « on », « la femme », « elle », qui laissent deviner une personne accaparée par les besoins de son nourrisson, Gabrielle, et les bêtises de son aîné, Jan. Elle est, ou plutôt elle était, quand elle disposait de l’espace mental lui permettant de pratiquer son métier,...
-
Domaine étranger Encres salvatrices Comment transformer un drame en tragi-comédie, tout en respectant victimes et proches, telle est la prouesse de Fernando Aramburu, dans un roman pudique et subtil. Mettre le doigt sur la plaie, puis caresser les bords de la blessure, pour en atténuer la souffrance comme ces mères soufflent sur le bobo de leur enfant et déclarent « Envolée la douleur ! Plus mal ! », Fernando Aramburu s’y exerce par l’écriture. Le Basque né en 1959 à San Sebastián, établi en Allemagne depuis 1985, avait surpris bien au-delà des frontières de l’Euskadi avec Patria (Actes Sud, 2018), roman sur un sujet très brûlant : le...
-
Domaine français L'objet le plus étrange Michel Jullien nous inocule sa science et son amour du livre dans une passionnante autobiographie de lecteur. Bibliolâtres only. Hegel le notait dans son style au marteau-piqueur, « Ce qui est bien connu, justement parce qu’il est bien connu, est mal connu ». Et le français traduit piètrement l’allemand de Freud en rendant son « Unheimliche » par « l’inquiétante étrangeté », quand il nous faudrait un mot et un seul pour dire le familier étrange : étrange parce que familier, c’est l’histoire du nez collé à la vitre. Michel Jullien – 64 ans, plus d’un demi-siècle de...
Chronique
En grande surface
En grande surface
par Pierre Mondot
Force majeure
Crise oblige, on émet le souhait d’un papier sérieux. Une synthèse géopolitique qui éclairerait le lecteur sur les rouages des conflits internationaux. Étayée par un corpus solide, des ouvrages signés Trinquand et Pellistrandi, avec en prime une astuce mnémotechnique pour ne plus confondre chiite, sunnite et stalagmite. Refusé. « Occupe-toi du hit-parade. » Les cavaliers de l’Apocalypse sanglent leurs chevaux, on nous somme de divertir. Soit. On commentera en représailles le numéro un des ventes. Quel qu’il soit.
Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot. Léger coup de chaud. L’image d’un...
Le Matricule des Anges n°272

un auteur
Marc Biancarelli
Chronique
Traduction
Traduction
Julien Tribotté
Le Blues usé de Langston Hughes
En janvier 1926 paraît le premier recueil d’un très jeune poète qui deviendra l’une des grandes voix de la poésie américaine. Un siècle après sa parution, le livre frappe et touche encore. Les poèmes prennent appui sur des réalités simples et décisives : la fatigue, l’injustice, la dignité, l’espoir. C’est peut-être cela d’abord qui m’a retenu en le traduisant. Cette évidence. Cette capacité à écrire une poésie d’une grande tenue sans jamais la séparer de ses lecteurs.
Né en 1901 à Joplin, dans le Missouri, Langston Hughes grandit entre plusieurs villes américaines marquées par...
Le Matricule des Anges n°273
-
Domaine étranger Soleils aveugles Avec Le Bon mal, l’argentine Samanta Schweblin déstabilise le lecteur par un art affirmé du décalage et du renversement. Grave, intime et beau. Des anges, il y a ceux qui chantent la vie et ceux qui incarnent la mort avec un côté psychopompe pour guider dans l’au-delà. Les anges battent des ailes et dans leurs battements le réel se transforme, révèle d’autres dimensions. L’étrangeté, c’est quoi ? Le caractère de ce qui est bizarre, surprenant, inhabituel… L’étrangeté panique. Certains la recherchent. Les nouvellistes, depuis Edgar Allan Poe, ont leurs maîtres de l’étrange et leurs...
-
Poésie Le goût de vivre Inédit en français, Amérique primitive met en évidence la langue très dense de Mary Oliver (1935-2019) : sa parole poétique s’impose tel un dialogue incessant entre soi et le monde. Publié en 1983, Amérique primitive qui reçut alors le prix Pulitzer de poésie, révéla de manière remarquable la voix de Mary Oliver, proche de celles d’Emily Dickinson ou de Henry David Thoreau. Elle n’est cependant pas « le chantre d’une Wilderness mythifiée », comme le précisent les préfaciers, mais dans une approche intuitive, en résonance avec toute forme de vie, elle tend à rendre compte de son émerveillement : avec l’écoute et...
-
Histoire littéraire En attendant la guerre Dans son Journal de guerre, Jean Malaquais (1908-1998) ne mâche pas ses mots, sinon pour les cracher comme une chique à la gueule de l’Histoire. Alors que grandit chaque jour un peu plus la rumeur d’une nouvelle guerre censément inéluctable, l’entrée de l’historien Marc Bloch au Panthéon vient à point nous rappeler ce que fut pour la France « l’étrange défaite » de 39-40. D’autres en furent les témoins privilégiés, parmi lesquels l’écrivain Jean Malaquais, dont reparaît aujourd’hui le précieux Journal de guerre. Issu d’une famille juive laïque de la petite bourgeoisie polonaise, le...
-
Théâtre Une immense tragédie Quand une femme se dresse face à la guerre et à la folie des hommes. Aristide Tarnagda est un auteur du Burkina Faso. Sa rencontre en 2004 avec Koffi Kwahulé le convaincra de se consacrer au théâtre et à l’écriture. Fadhila est son texte le plus récent. Fadhila, c’est d’abord une langue. Une langue puissante, imagée, métaphorique, une langue qui conte et raconte et laisse aux personnages le temps et l’espace de parler pour nous dire, ou tenter de nous dire, leurs vérités profondes. C’est la langue directe...
Égarés, oubliés
par Éric Dussert
Titans et sirènes
Peintre, Francisque Monnet a portraituré l’empereur mais il s’en est aussi moqué dans un roman d’aventures inouïes qui provoque la sidération.
C’est un curieux personnage que Francisque Monnet, un type comme il arrive d’en dénicher un caché dans les plis des longs rideaux de l’Histoire, fantasque et discret, énigme plus que révélation. Celui-ci, artiste peintre, est né au 27 de la rue de la Poissonnerie à Tournus avec le prénom de François le 19 mars 1822 dans une famille d’ouvriers d’art. Des maîtres serruriers. Lui suit une ambition plus artistique. On le trouve élève de l’école des Beaux-arts à Lyon. L’époque a besoin d’artistes car la photographie n’a pas encore raflé le marché du portrait « ressemblant ».
Faute...
Le Matricule des Anges n°171








