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Article paru dans le N°24 du Matricule
(sept.98)
Quaderno
Résolument contemporaine, Quaderno
signe sa naissance d'un premier numéro fort réussi.
Reste à trouver des lecteurs pour cette "poésie
difficile".
La modernité? késako?
La naissance d'une nouvelle revue de création
n'est pas un événement rare. Partout et à
tout moment, de jeunes gens ou de moins jeunes se lancent dans
une aventure dont ils espèrent qu'elle permettra au moins
de combler un vide : celui d'une littérature qu'ils
défendent. La première livraison de Quaderno,
injustement daté "printemps 1998" (son
impression est de juin) marque la volonté des éditions
MeMo et, surtout, du poète Philippe Beck de présenter
et faire vivre "une poésie difficile"
comme il est dit dans la profession de foi qui ouvre le numéro.
Sont donc convoqués, histoire probablement de ne pas rater
l'accouchement, des auteurs propres à attirer la bienveillance
des lecteurs : la notoriété de Jean-Marie Gleize,
Jude Stéfan, Michel Deguy, Pierre Alferi, Paul Louis Rossi,
John Donne et Christian Prigent devrait suffire à rassurer
le lecteur soucieux de son argent. Le risque affiché est
donc moindre et c'est tant mieux : au terme de la centaine
de pages de ce joli format carré, on ne souhaite que la
pérennité de Quaderno. Trois autres noms
terminent la liste des auteurs convoqués : Philippe
Beck, bien sûr, Charles Pennequin et André Ajens
dont une traduction allègre nous est proposée. Aucune
indication biographique, nul texte théorique, nulle note
de lecture : le lecteur entre de plain pied dans le texte
et ne doit pas s'attendre à être pris par la main.
Le choc est à craindre : si un semblant de sens apparaît
dans le texte d'Alferi (drôle au demeurant), dans celui
de Gleize (à la sensibilité détournée)
que dire de celui de Beck sinon qu'il assume avec l'air de l'évidence
des vers habillés de leur seul rythme? Heureusement que
l'on respire un peu avec Paul Louis Rossi qui mêle journal
et poésie autour de la figure de Lautréamont. Bobines
de Charles Pennequin fait trop penser à Beckett pour qu'on
n'en soit pas déçu. La revue se clôt par la
convocation des anciens où l'on se délecte d'un
poème érotisant de John Donne (1572-1631) et où
on reçoit une très séduisante leçon
de Christian Prigent autour d'un rondeau de Clément Marot
(1496-1544). A la fois très savant, habilement subjectif
et très drôle, il prouve l'impeccable modernité
de l'amuseur du roi. L'auteur de Ceux qui merdrent s'engageant
à faire de même avec Mallarmé et Ronsard,
vous avez là une raison suffisante pour vous abonner.
T. G.
Quaderno N°1 - 92 pages, 70 FF (abt : 140 FF)
Editions MeMo (4, rue Prémion 44 000
Nantes)
Note : Philippe Beck est devenu un personnage incontournable de la poésie contemporaine. Invité à Revues en vue à Besançon, le bonhomme s'est montré fort peu loquace confirmant ainsi que la poésie n'a pas à se présenter ou se justifier.
Oserai-je avouer qu'à ce qu'il écrit, je ne comprends goutte (oui allez, osons). Ceux qui n'ont lu ni Beck, ni Pennequin, ni Tarkos, ni Gleize ou Alferi retiendront leur manuscrit plutôt que de le laisser filer à La Poste sous l'adresse de Quaderno. Les autres savent de quoi je parle : on appelle ça un happy few.