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Article paru dans le N°26 du Matricule
(mai.99)
Lignes
Lignes de front
Revue d'idées radicale, Lignes représente un des plus hauts lieux de la pensée intellectuelle aujourd'hui, aussi bien dans les domaines de l'art, de la littérature, de la philosophie que de la politique. Avec Daniel Dobbels et Francis Marmande à ses côtés, Michel Surya son directeur, accueille bon nombre de penseurs et écrivains français ou étrangers autour de thèmes engagés, voire combatifs. Dans le numéro d'octobre avait-on ainsi pu lire les interventions notamment de Marie Depussé, Jean-Luc Nancy ou Christophe Bident autour de "Haine de la nostalgie". L'an dernier le N°32 proposait "Les intellectuels tentative de définition par eux-mêmes" qui réunissait aussi bien Pierre Bergounioux, Michel Deguy, Bernard Noël que Jacques Derrida, Michel Debray ou Enzo Traverso. Le numéro de printemps (Lignes paraît trois fois par an) aborde deux thèmes, ou plutôt un thème et son illustration : "Résistance de l'art, des arts résistants" auquel s'ajoute un dossier sur Heiner Müller (un poème inédit et les interventions de jean Jourdheuil et Paul Virilio). La démarche de Jean Jourdheuil est révélatrice du travail fait par Lignes : il s'agit ici plus d'évoquer ce que la perception de l'oeuvre d'Heiner Müller révèle de notre société que d'en baliser le champ. Résistants, les écrits ici le sont dans la mesure aussi où, la leçon de La Société du spectacle bien comprise, il s'agit de permettre à l'art d'échapper à sa (di)gestion par l'ogre du marché, de la sociologie, des médias (sur ce dernier point, le texte de Michel Surya, Les Intellectuels de pouvoir est plus qu'éclairant).
En ouverture de cette 36e livraison, Francis Marmande s'appuie sur la figure d'Ubu pour fustiger "le despotisme de l'opinion publique, ( ) le tout communication, le règne absolu du faux et la maladie de la transparence" et d'ajouter : "La question de l'écrivain, ce n'est pas de redistribuer, reconstruire, déconstruire la réalité, c'est de coller à la langue du réel ( ) tout en restant, non pas irrécupérable ou illisible ( ), mais proprement inacceptable (Bernard Noël)." Bataille, Sade, Klossowski tour à tour viennent offrir un exemple d'"une écriture de la transgression". Mathieu Bénézet se montre moins combatif que Marmande dans un texte écrit d'abord pour la réédition (suspendue) de Le Roman de la langue. Ceux qui s'intéressent à l'histoire littéraire récente seraient bien inspirés d'y aller voir. Jean-Paul Curnier, en évoquant les rapports que l'art d'aujourd'hui entretient avec le pouvoir politique, met le doigt précisément là où ça fait mal. "Le politique, explique-t-il, ne dit rien qui s'oppose à l'art, le contredise ou le récuse, et l'art n'est en rien imprévu dans ce à quoi le politique consent." Et, pour enfoncer le clou : "Il est pour le moins difficile, au vu de ce qui existe et du tapage qui s'ensuit, de ne pas soupçonner ceci : qu'il n'y ait d'art aujourd'hui que pour prouver qu'il y en a." Fermez le ban.
En fin d'ouvrage, les aficionados s'accrocheront
à leur dictionnaire de concepts philosophiques pour suivre
pas à pas la dénonciation par Medhi Belhaj Kacem
de la transparence. Le jeune philosophe parvient même à
révéler une profondeur insoupçonnée
(et insoupçonnable) au dernier roman de Virginie Despentes.
La difficulté à lire cette intervention montre au
moins que Lignes ne met nulle frontière à
sa radicalité. Tonifiant.
T. G.
Lignes N°36
- 176 pages, 100 FF - Abt : 285 FF (35, rue de Seine 75006
Paris)
Note : cette excellente revue n'est donc pas une revue de création littéraire mais la littérature n'en est pas absente. À l'heure où nous réalisons ce dossier nous pouvons déjà anoncer que malheureusemnt Lignes ne plaît guère aux nouveaux propriétaires de Hazan qui ont décidé d'en arrêter la publication. Michel Surya n'annonce pas pour autant la mort de Lignes. mais il va falloir trouver une solution