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Article paru dans le Matricule N°22 (janv. 98)

Fusée

Belle et bien faite, Fusées mêle peinture et poésie, en faisant le choix d'une esthétique qui lui confère son unité. Quand les avant-gardes deviennent des valeurs sûres.

Fusées ou musées vivants?

Il pourrait paraître étrange de reprocher à un premier numéro de revue sa trop grande qualité esthétique. C'est pourtant ce que l'on serait tenté de faire face à la presque perfection éditoriale de Fusées. Cette revue annuelle, lancée par le peintre et éditeur Mathias Pérez, regroupe des poètes et des plasticiens. Citons, entre autres, Olivier Devers, Daniel Dezeuze, Hubert Lucot, Christian Prigent ou Claude Vialat, écrivains et peintres que l'on aurait très bien pu voir dans la revue TXT si celle-ci n'était défunte. Il est donc étonnant de voir ces artistes réunis ici dans un ouvrage sur papier glacé, impeccable -si ce n'est (heureusement) un cahier cousu à l'envers-; un beau produit. heureusement, les autoportraits des artistes qui se sont photographié eux-mêmes, à bout de bras, en fin d'ouvrage redonnent un peu de chair à la revue. Pour le reste, et outre les noms déjà cités, les poèmes de Charles Pennequin font bien plus que retenir l'attention. Ce jeune poète, dont les éditions Carte Blanche publient un recueil Le Père ce matin, fait entendre des “respirations”, vers dont ne peut imaginer d'autres lectures qu'en un seul souffle : "le voilà en plus mort que mort bien avant/ d'être ici en chair le voilà ici pour la première/ fois tout gelé (…)" L'effet est garanti, la tension dans la phrase nous fait osciller entre bégaiement et logorrhée. Dans un registre un peu différent, Rémi Froger développe de longues phrases qui sont autant de scansions dans une poésie de l'invocation. Fusées affiche en couverture les thèmes qu'elle compte explorer et parmi lesquels figure celui de la télévision. On prendra donc le texte très étrange d'Emmanuel Tugny pour un écrit télévisuel à défaut d'une chronique. Dans un style parfois tarabiscoté mais où la nostalgie tendre se marrie parfaitement à l'ironie, l'écrivain évoque bien quelques figures passées du petit écran :"Georges Descrières, Hélène Duc (…) : de bons outils faciles à gérer, en automatique absolu, normaliens de la chose, branchés pour toujours sur la même musiquette après un vague prix". La revue propose même une partie gastronomique (clin d'oeil à Action poétique?) avec, symbole de l'ensemble, ce contraste saisissant entre les huîtres chaudes de Jean-Luc Poivret et les recettes de l'Occupation retrouvées par Martine Sassier et Nadine Vasseur et où le pain rassis constitue le morceau de choix. On s'interroge alors pour savoir si mettre ainsi le pain rassis sur papier glacé est le comble du raffinement ou une nouvelle sorte de provocation…

T. G.

Fusées N°1 140 pages, 120 FF

Carte Blanche (5, rue du Montcel 95 430 Auvers-sur-Oise)

 

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