Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 32 de septembre/novembre 2000
Dix-huit ans de silence
"Tout ce que j'ai fait dans
ma vie, (
)
lu, aimé, écouté, pensé l'a
été en vue d'une oeuvre; cette oeuvre, à
la fois prévue et imprévue, je l'ai faite, elle
s'appelle Moriendo."
Retour sur une vie d'écriture
close depuis 1982.
Il
arrive souvent qu'un écrivain dont l'oeuvre a partie liée
avec sa vie, qu'elle soit directement autobiographie ou non, rechigne
à évoquer son existence et préfère
les questions sur l'écriture, l'oeuvre. Avec Roger Laporte,
inventeur du genre Biographie, c'est l'exact contraire qui se
passe. Puisque la Biographie est le récit de la vie telle
qu'elle n'existe que pendant l'écriture, évoquer
son oeuvre renvoie immanquablement au livre. Le bavardage, l'explication
sont impossibles sauf à dénaturer considérablement,
cette "vraie vie". Sous la chaleur étouffante
des derniers jours d'août qu'un ventilateur électrique
tente d'atténuer, l'écrivain pourtant se prête
au jeu des questions avec une attention qui dépasse de
loin la politesse. Assis sur une simple chaise, dans ce modeste
appartement qu'il occupe avec sa femme Jacqueline, Roger Laporte
nous recevra à plusieurs reprises avec toujours la même
délicatesse humaniste. Parfois, la conversation vient réveiller
l'immense détresse d'un homme d'écriture qui ne
peut plus écrire : la douleur est perceptible. D'autres
fois, c'est un éclair joyeux, malin, qui traverse son regard :
quelque chose comme de la grâce.
Roger Laporte, comment a été
constitué Une vie qui regroupe les neuf textes
de la Biographie?
J'ai toujours été obstiné.
Quand j'avais écrit un livre, j'en avais honte lorsqu'il
paraissait en librairies. Donc il me fallait recommencer et repartir
de zéro. Ça s'est passé ainsi presque jusqu'au
bout. Les deux seuls textes que je n'ai pas rejetés, ce
sont les deux derniers de la Biographie : Suite et
Moriendo.
Quand P.O.L m'a proposé de tout
réunir en un seul volume, j'ai longuement hésité
car il y a là-dedans des parties entières dont je
me sens aujourd'hui étranger. J'ai pris conseil auprès
de Blanchot qui m'a dit que quand on a la chance d'avoir un éditeur
qui veut tout republier, on ne peut pas refuser.
Pour le titre, je ne trouvais rien.
Je voulais rester sur le thème de la musique : après
Fugue, Suite, Moriendo. Un ami avait proposé
Leçon des ténèbres, mais c'était
réducteur de ne considérer que les ténèbres,
et ce n'était surtout pas une leçon. Et puis c'est
Jacqueline qui a trouvé. Nous étions à Paris,
dans le métro. J'étais déprimé au
sujet de ce livre et elle s'est exclamé "mais enfin
Roger, c'est toute ta vie!"
On est frappé de constater
que le livre fait comme une boucle
C'est exact. Mais c'est plutôt
une spirale.
N'est-ce pas une crise religieuse
qui a déclenché l'écriture de l'oeuvre?
Je réponds peut-être, mais
en réalité, je ne le sais pas.
J'ai cessé d'être croyant
après une polémique avec mon ami Bernard Picard
autour du chapitre LIII du livre d'Isaïe. Pour y voir plus
clair, j'aurais dû apprendre l'hébreu. D'aucun côté,
je ne trouvais d'élément déterminant, capable
d'emporter ma décision. Je suis donc devenu non croyant,
puis athée. Pour moi l'athéisme c'est une croyance
mais pas une certitude. Je pense que la mort met un point final
à tout, mais je n'en suis pas sûr.
"Mon ambition d'écrivain n'a pas été
seulement d'augmenter la littérature d'un genre encore
peu connu, mais departiciper à l'instauration d'un ordre,
ne se réduisant ni à la philosophie ni à
la littérature dont il est pourtant issu, nouveau règne
que l'on pourrait appeler scriptographie, et pourtant si l'on
aime ce jeu d'écritures qui ne mènent à aucune
oeuvre définitive, seule aventure qui devrait permettre
de travailler, d'errer sans fin, ne faut-il pas aussi entendre
le dur enseignement de la nuit hivernale où, nomade transi,
on risque d'être pétrifié par le gel?"
(Fugue p.110 de Une vie)
Au mysticisme de La
Veille et d'Une voix de fin silence succède
Fugue qui semble faire plus de place à la théorie
de l'écriture avec un souci d'en dégager des lois.
C'est là que j'ai perdu le chemin :
avec Fugue. Ce qui s'est passé c'est que nous sommes
à ce moment-là dans les années 68-70 et j'ai
certainement été marqué par l'air du temps
avec ces termes comme "processus de production". Il
y a notamment ce truc que je trouve abominable aujourd'hui :
lorsque j'écris qu'il faut remplacer le terme de "Biographie"
par "scriptographie".
Vous regrettez?
Oui, j'ai passé tout de même
huit ans de ma vie à écrire cela.
Mais ça conduit quand
même à Moriendo, non?
Je ne crois pas. Je pense qu'on pouvait
supprimer ce passage (Fugue, Supplément, Fugue3,
ndlr). Ce sont d'ailleurs ces parties qui m'ont fait hésiter
lorsque P.O.L a voulu publier Une vie.
Pour avancer dans votre écriture
radicale, avez-vous mis en place une stratégie?
La stratégie consiste à
éviter dans la vie quotidienne tout ce qui est de l'ordre
du divertissement au sens pascalien du terme. On ne peut pas vivre
certaines choses (Roger Laporte fait un geste qui désigne
la futilité de ces "certaines choses", ndlr)
et écrire Une voix de fin silence.
J'ai eu et j'ai encore une passion pour
l'art cistercien. L'architecture cistercienne est fonctionnelle :
tout conduit à donner les meilleures conditions pour la
prière.
Vous vouliez donc que votre vie
soit comme une cathédrale cistercienne?
Ç'aurait été très
bien si ça avait pu être ainsi
Dans ce que vous dites de l'écoute,
de l'attente dans Une
voix de fin silence, on pense à certains écrivains
comme Charles Duits qui prenaient des substances particulières
pour écrire. Ou aux pratiques de l'hypnose utilisée
pour découvrir un univers inconnu. Vous avez été
tenté par ces pratiques?
Non vraiment pas. Je ne me suis jamais
drogué. Je bois du café comme tout le monde.
Il y a donc une expérience
vécue pour laquelle importent l'attente et l'écoute
et puis il y a la transcription de cette expérience. Quelle
est la partie la plus importante de l'oeuvre : être
en mesure de vivre l'expérience, ou pouvoir la relater?
Bonne question! Il devait y avoir une
sorte de mouvement dialectique (sourires).
"À la condition de me laisser glisser
au plus bas, peut-être un jour arriverai-je au niveau de
la parole blanche, lente, si faible qu'elle ne peut être
entendue, parole de personne, l'âme même de la désolation.
Elle ne s'adressera ni à plusieurs, ni à un seul,
surtout pas à moi, mais, parole pour personne, une seule
fois elle aura lieu et demeurera non entendue."
(Une voix de fin silence p.89
de Une vie)
Avez-vous voulu dès le
départ orienter l'écriture vers une oeuvre abstraite?
Oui. La bandeau de La Veille
disait : "En vue d'un art abstrait". L'oeuvre existe
pour et par elle-même et n'est pas représentative.
L'idée, c'est que le réel ce n'est pas ça,
ce que l'on définit comme tel.
J'ai très peu de lecteurs, mais
s'ils sont touchés c'est parce que le réel est montré
comme n'étant pas ça. Mon travail ne consiste qu'à
m'occuper de la phrase. J'écris de plus en plus lentement.
On écrit la première phrase et quand on pense qu'elle
est finie, on fait la deuxième et on se rend compte que
la première ne va plus et on la refait et donc on refait
ensuite la seconde. Et quand une première séquence
est achevée, on fait la deuxième et on se rend compte
que la première ne va pas, etc.. Mais refaisant la séquence
j'avance.
Vous parlez du devoir de l'écrivain
Oui c'est un devoir pour l'écrivain.
Derrida était très sensible au fait que je dise
devoir et non désir
devoir de montrer que le
réel ce n'est pas ce que l'on croit. Devoir d'avancer dans
ces galeries que vous creusez. Mais c'est aussi un sacrifice,
non? Ce travail, douloureux, que vous effectuez, vous nous permettez
de ne pas l'effectuer. N'y a-t-il pas là une dimension
christique?
J'assume la part christique. Je ne l'ai
pas voulue mais je l'assume. La défiguration, dans le texte,
c'est la figure christique.
Il y a donc un rapport entre
la foi et ce que vous écrivez, non?
Aucun père jésuite ne
m'a jamais écrit à ce sujet. Je n'ai reçu
aucune lettre de religieux. C'est la preuve que ça n'a
pas dû les toucher. L'écriture et la foi sont liées
dans les premières séquences et tout est effacé
au fur et à mesure qu'on avance. Et puis le nom de Dieu
n'apparaît jamais dans l'oeuvre. Il n'y a à ce sujet
aucune affirmation, seulement des formes interrogatives.
Même quand on arrive
à Moriendo?
Oui je crois. Si ce n'est dans cette
fameuse dernière phrase : "Mais quelle est donc cette
douceur, cette terrible douceur?". Mais tout cela reste profondément
secret
L'écriture se substitue-t-elle
à Dieu?
Non, il ne faut pas faire une idolâtrie
de l'écriture. Ce serait lui donner des pouvoirs qu'elle
n'a pas. Comme celui de révéler.
Pourtant des gens écrivent
pour se révéler à eux-mêmes? Comme
dans une analyse
Oui dans ce cas-là bien sûr,
mais ce n'est pas intéressant.
L'écriture doit se confronter
à la limite. C'est un chemin qu'il faut poursuivre. Je
n'ai pas la certitude qu'il y ait une destination au bout du chemin
mais je n'ai pas la certitude inverse non plus : qu'il n'y ait
rien.
Moriendo
achève la Biographie et donc l'oeuvre. Est-ce l'écriture
qui vous rejette alors?
L'énigme c'est pourquoi cette
nécessité d'écrire s'est-elle retirée.
Je suis allé là où je devais aller. (Roger
Laporte dit, dans une phrase bancale qui résume mieux sa
pensée : "je suis allé là où
pourquoi moi je devais aller")
Vous voulez dire comme si vous
y étiez prédestiné?
Oui. J'étais prédestiné
à aller là.
La Biographie commence par cette
phrase : "Il a disparu." On se demande ce qui précède
cette phrase. Qu'y avait-il, sur le brouillon, avant elle?
Rien. Il n'y avait rien. Ça commence
directement comme ça. Cette phrase reprend, sinon la dernière,
tout au moins une des dernières phrases de Une migration.
C'était involontaire mais par la suite j'ai commencé
chaque livre avec la dernière phrase du précédent.
Mais ce "Il" est
très ambigu. Il donne la présence de quelque chose
inconnue en même temps que, dans la phrase, il en annonce
la disparition. Comme il est en début de phrase et toujours
en italique, il fait penser, forcément, à Dieu,
non?
Le "il" apparaît en
italique car il n'y a pas dans notre langue de neutre. Ce n'est
ni masculin, ni féminin, ni Dieu. Blanchot m'a dit que
j'aurais dû mettre ce premier "il" en minuscule
en le faisant précédé de points de suspension
pour éviter la référence à Dieu. Mais
il fallait que La Veille possède un début
absolu ce qui exclut les points de suspension.
Héraclite écrit : "Le
chemin vers le haut et le chemin vers le bas sont le même".
Et effectivement, la Biographie fait ainsi une spirale :
La Veille commence par la disparition de "il",
Moriendo se clôt par le moment où "il"
apparaît. Le moment où "il" disparaît,
je ne l'ai pas su. Ça, ça appartient à son
secret.
Dans La Veille (p.16 de Une vie) vous
écrivez : "Je m'étais demandé : Pourquoi
lui être lié est-ce écrire?, mais comment
aurais-je pu ou pourrais-je jamais faire autre chose puisqu'il
se manifeste seulement si on fait oeuvre!" et plus loin :
"s'il n'y avait oeuvre, il demeurerait inconnu".
Cela implique une forte responsabilité
pour l'écrivain ou l'artiste : il se doit d'écrire
et en même temps il se doit de ne composer une oeuvre que
si celle-ci permet qu'il
se manifeste?
C'est ce que cela veut dire Biographie.
S'il n'y a pas écriture, il n'y a pas Biographie. À
mon avis, un auteur qui écrit un roman ne fait pas une
oeuvre. Ce qui manquerait le plus au devoir d'écrire c'est
pas de ne pas écrire, c'est de faire une représentation
plus ou moins romancée. L'écriture pour moi n'a
de sens que dans ce que j'appelle Biographie. Rien de ma vie d'homme
ne m'a fait approcher ce que j'approche par l'écriture.
Ni l'amour, ni rien que ce soit.
"Il convient d'être prudent, voire très
méfiant, mais il est vrai que mon aventure -une série
d'épreuves- ressemble à un parcours initiatique,
à une descente aux enfers : jamais je n'entrerai dans
le Temple du Soleil, je traverserai sans fin les portes de l'effroi,
je m'approcherai indéfiniment d'une région inférieure,
d'une crypte, qui n'a jamais connu la lumière, où
quelqu'un souffre, mais qui? Un homme - quel homme? - tombé
au-dessous de l'humanité, dépossédé
même de cette dépossession, étranger à
lui-même, n'est plus qu'une pauvre chose en proie depuis
la nuit des temps à un malheur si terrible que je m'en
serais détourné avec horreur si elle n'éveillait
en moi - tel est le mystère - je ne sais quelle compassion."
(Moriendo p. 575 de Une vie)
Vous parlez, et revenez souvent,
sur l'idée qu'écrire met en danger. De quel danger
parlez-vous?
Le danger c'est de perdre pied, de devenir
fou, de se jeter par la fenêtre. D'être incapable
de mener une vie ordinaire. Comme certains jours où, au
lycée, je faisais cours sans rien voir, j'étais
flottant
Mais c'est quoi la folie que
vous craignez? Celles d'Artaud, de Hölderlin?
Artaud, Hölderlin, mais aussi Nerval,
ce sont des exemples fascinants car la seule preuve du sérieux
de leur aventure c'est qu'ils se sont cassés la figure.
Ce n'est pas au moment où l'on
écrit que l'on craint la folie, c'est l'état dans
lequel on se trouve après avoir écrit huit heures
quelques pages importantes. Il y a un prix à payer et ce
prix est considérable.
"Pourquoi l'écriture est-elle
liée à quelque chose de non-humain et d'effrayant
(
)?" écrivez-vous (p.36 de Une vie). On constate
que vous passez d'une expérience singulière, la
vôtre, à une extrapolation qui touche à tout
le genre humain.Vous partez de votre expérience de l'écriture
pour aboutir au "non-humain". Vous vous faites le représentant
des hommes?
Le je effectivement devient
le représentant de l'homme. C'est lié à la
nudité. Il faut lire Beckett, Oh les Beaux Jours.
C'est le langage qui permet d'accéder à la part
commune de l'homme. La Biographie c'est aller à l'origine
de la langue. C'est "faire un pas au-delà" selon
l'expression de Blanchot.
Vous évoquez dans Une
voix de fin silence la nécessité du recueillement
avant de se mettre à écrire. Mais l'écriture
ne conduit-elle pas, elle-même, au recueillement en cela
qu'elle oblige à se couper du monde extérieur? Ne
donnez-vous pas, ainsi, la primauté au sacré, au
religieux?
Pour qu'il y ait écriture, il
faut qu'il y ait recueillement. Le recueillement c'est aussi la
concentration mais il y a effectivement quelque chose de religieux
dans le recueillement.
Je ne prépare pas le texte par
de l'écriture préalable. Il n'y a pas de schéma,
pas de brouillon. C'est directement le texte. Il n'y a pas de
pré-texte.
C'est-à-dire que le texte
est habité?
Quand on y arrive, oui.
Mais il y a quelque chose d'insurmontable
sur quoi il faut revenir : nous ne vivons pas dans le même
temps. Une séquence que le lecteur lit en cinq minutes,
il me faut plusieurs mois pour l'écrire. (Roger Laporte
va chercher quelques bristols sur lesquels il a tenu la comptabilité
de l'écriture, ndlr) Voyez : la cinquième
séquence de Moriendo a été écrite
du 4 septembre au 6 décembre :
nombre de jours de travail : 52
nombre de pages écrites :
386
lignes qui restent dans le texte final
: 133
Moriendo
représente 2167 pages de brouillon pour, dans l'édition
de Une vie faire exactement 49 pages
(Il repose
les bristols)
Une voix de fin silence est
une citation du Premier Livre des rois traduit par Lévinas.
Je ne peux donc pas dire qu'il n'y a pas de dimension religieuse.
Dans Variations sur
des carnets vous écrivez en 1957 : 1957 : "Il
faut arriver à ce que l'oeuvre requiert l'homme tout entier".
Cela revient-il au désir de disparaître dans l'écriture?
Non, ça fait partie de mes vieilles
idées. L'illusion que l'écriture peut transformer
l'homme en l'amenant à être meilleur. Arriver à
l'homme nouveau. J'étais très intéressé
à l'époque par l'alchimie. En même temps,
il y a peut-être dans cette idée une influence de
Nietzsche.
Pourquoi? qui suit la publication
d'Une voix de fin silence est dédié "À
tous mes amis juifs". Quelle est la signification de
cette dédicace?
J'ai écrit cela à l'époque
de ma rupture avec Beaufret (à l'automne 1967 plusieurs
écrivains dont Blanchot, Derrida, Char, Deguy et Laporte
s'apprêtent à rendre hommage à Jean Beaufret
le plus heideggerien des philosophes français. Mais, choqué
par une plaisanterie antisémite, Roger Laporte s'ouvre
de son trouble auprès de Derrida qui décide alors
de retirer son texte. L'affaire Beaufret durera jusqu'au printemps
1968 [voir Maurice Blanchot, partenaire invisible de Christophe
Bident, Champ Vallon, 1998], ndlr). Beaucoup des dédicataires
de mes livres sont juifs. J'accorde beaucoup d'importance aux
dédicaces. J'ai toujours été très
impressionné par la religion juive. Depuis ma rencontre
avec Bernard Picard, en voyant son courage pendant l'Occupation.
J'ai assisté à quelques cérémonies
religieuses et j'étais impressionné par le fait
que le culte et la vie privée ne sont pas séparés,
que les deux s'harmonisent.
J'ai le regret de ne pas avoir été
juif.
Y entre-t-il une part de culpabilité
liée à l'holocauste et à ce qui s'est passé
notamment à Lyon durant la Seconde Guerre mondiale?
Tout le monde doit se sentir responsable.
"Si, un jour, j'avais la certitude
que toute mon oeuvre n'est qu'un soliloque, dissimulé sous
un faux dialogue (
) sur l'heure, et pour toujours, je m'arrêterai
d'écrire" (Pourquoi? p.183 de Une vie).
N'avez-vous jamais douté alors que précisément
vous avez consacré toute votre oeuvre à écrire
autour d'un événement dont on n'est pas seulement
sûr qu'il a eu lieu, qu'il existe, qu'il aura lieu?
Le mot "événement",
je ne l'utilise plus par la suite car le mot est trop fort. Même
dans Moriendo, on retrouve ce problème : mon
oeuvre repose peut-être sur une illusion, mais je n'ai même
pas cette certitude donc je suis obligé de continuer. Si
j'avais la certitude que ce que je faisais était un pari
stupide, je me serais arrêté d'écrire.
"Il y aura toujours du jeu entre
le vécu et le langage" écrivez-vous plus
loin. Comment dès lors poursuivre votre quête vers
l'origine si le langage est inadéquat?
J'ai envie de faire la réponse
de Louis-René des Forêts : : "faute
de mieux". C'est vrai que la musique par exemple est
plus directe. Mais j'aimerais que quelqu'un me lisant éprouve
les mêmes sentiments que j'éprouve en écoutant
la musique. Quand on écoute Mozart, Bach, Beethoven, on
a l'impression que tout est là mais en littérature
j'ai toujours eu le sentiment qu'il manquait un livre.
Vous revenez sur ce problème
de la langue dans Supplément
en avouant : "J'ai rêvé d'écrire une
oeuvre où forme, contenu et référent auraient
été non seulement inséparables mais à
jamais confondus". N'est-ce pas un rêve de démiurge?
C'est un rêve d'écrivain
et de démiurge. C'est un rêve un peu fou que je ne
présente pas comme pouvant être réalisé.
Écouter cette phrase-là, ça fait drôle.
Je ne suis pas capable de définir ce que j'ai accompli
mais ce n'est évidemment pas de cet ordre-là.
Cependant pour approcher au plus
près de "l'événement",
vous utilisez un lexique où l'on trouve peu de mots renvoyant
à des choses concrètes, à des objets par
exemple
Les mots concrets ne viennent pas, ne
viennent jamais. Ce qui compte, c'est qu'il y ait une musicalité
du texte, de la phrase. Pas au sens où ça peut être
chanté. Le rythme de la phrase et le rythme de la pensée
sont le même. Une phrase est bonne avec cette ponctuation-là
et pas avec une autre. La ponctuation a un rôle fondamental.
Un point-virgule et deux points, ce n'est pas la même chose
Pourquoi cette oeuvre, dont le
devoir est qu'elle se vive en s'écrivant, avait-elle besoin
d'être publiée?
J'aurai certainement très cruellement
souffert; ça m'aurait démoli à tel point
que je ne sais pas si j'aurai pu continuer à écrire
si je n'avais pas trouvé d'éditeur. Si je n'avais
pas eu de retours. On a envie d'être accueilli par ceux
qu'on admire soi-même. J'ai eu cette chance.
Aujourd'hui donc paraît
Variations sur des carnets. Comment s'est élaborée
l'édition de ces notes?
C'est Jacqueline que j'ai chargée
de ce travail car
(sur le ton de la confidence amusée,
ndlr) ça m'emmerde un peu, je n'aime pas relire ces
carnets. Elle m'a soumis ses choix et nous avons pris chaque texte
un par un. La première édition des carnets en 1979
est liée à une demande de Paul Otchakovsky-Laurens
alors qu'il faisait sa collection chez Hachette. C'est lui qui
m'a demandé un jour si je n'avais pas des carnets à
lui montrer. Ça l'intéressait.
Par rapport à la version publiée
en 1979, des pages ont été supprimées mais
d'autres ont été rajoutées. Je ne voulais
pas que soient publiés les comptes-rendus de conversations
que j'ai eues avec des personnes encore vivantes. D'où,
par rapport à l'édition de 79, l'ajout de pages
concernant mes rencontres avec Beaufret et avec Char morts depuis.
Dans cette nouvelle édition,
pour les mêmes raisons, je n'ai pas voulu que soient mentionnées
les rencontres avec Blanchot; il faudrait une troisième
édition.
Les carnets débutent-ils
vraiment à la date que vous indiquez (13 avril 1947) et
s'achèvent-ils au 25 septembre 1971?
Oui j'ai conservé la date de
début et celle de fin pour l'édition. Mais le début
est beaucoup plus long. Nous avons supprimé pas mal de
pages des premières années.
"Je crois (
) que toutes les oeuvres
qui comptent, ou du moins les seules qui m'intéressent
(
) gravitent autour d'un même point;
je crois, telle est ma philosophie, que par-delà les incontestatbles
conditionnements psychologiques, sociologiques, historiques, les
hommes ont été de tout temps en quête de la
même chose, que nous sommes tous en marche vers le même
lieu secret, peut-être inaccessible, en tout cas si dangereux
que ceux qui s'en approchent ne le font qu'au péril, si
ce n'est de leur vie, du moins de leur raison."
(Une douleur éperdue p.
150 de Études)
Gérard Fabre (le P.-D.
G. de Cadex, ndlr) souhaitait absolument publier ces
carnets; j'ai juste exigé une chose : qu'ils le soient
en Garamond corps 12
En 25 ans d'écriture,
ces carnets ont-ils vu leur rôle se modifier? Était-ce
au départ le lieu d'élaboration de l'écriture
future?
Non. Ce ne sont pas des brouillons.
Et même ces carnets n'ont pas de brouillon. C'est écrit
directement. Ce n'est pas un journal relatant des événements,
ce sont des notations, des pensées qui me venaient. Comme
des essais. Il s'agissait de fixer un peu les choses.
Pourquoi arrêtez-vous de
remplir les pages de carnets en 1971 alors que votre Biographie
n'est pas achevée, qu'elle s'achèvera en 1982?
C'est à cause du danger "du
chemin de ronde" comme le dit Blanchot. Je ne voulais pas
que m'arrive ce qui est arrivé à Joubert qui a passé
sa vie à écrire des notes sur le livre absolu qu'il
voulait écrire et qu'il n'a jamais écrit. Le chemin
de ronde, c'est quand vous faites incessamment le tour de l'oeuvre
que vous voulez accomplir mais que, finalement vous ne faites
jamais. J'ai toujours voulu me garder de cette démarche
philosophique où l'on n'écrit pas.
Je n'ai fait, après 1971, qu'un
carnet qui est devenu Lettre à personne (Plon, 1989)
qu'Alain Veinstein a bien voulu publier.
Pourquoi alors, l'oeuvre accomplie,
n'avez-vous pas repris les carnets après 1982?
Je ne les ai pas repris car j'avais
fait ce que je devais faire avec la Biographie. Donc je n'avais
plus à revenir là, à questionner l'écriture.
Le reste ne m'intéressait absolument pas. Il y a une catégorie
de personnes qui préfèrent les Carnets à
tout ce que j'ai écrit. Ça me laisse comme deux
ronds de flan. La Biographie, c'est quand même autre chose
que les Carnets.
Ces notes, ont-elles été
écrites en fonction d'un lecteur futur? Pour laisser une
trace dans la postérité?
Pas du tout. Je n'ai jamais pensé
à un lecteur. Ce n'était d'ailleurs pas du tout
destiné à la publication. Seule Jacqueline lisait
ces carnets. C'est vrai que les cahiers fonctionnent un peu comme
des gardiens de la mémoire mais ils forment aussi une lente
maturation vers l'écriture.
Il y a là une contradiction
avec ce que vous écrivez (p.198 de Variations
) :
"Je me suis posé cette question : est-ce
qu'un lecteur, un lecteur averti, pourrait éprouver
en lisant Une voix de fin silence un sentiment comparable
à celui que j'ai moi-même éprouvé en
l'écrivant, ou à celui que j'ai éprouvé
en écoutant le largo du concerto en fa mineur de
Bach joué par Edwin Fischer?" Vous vous posez bien
la question de la réception de votre texte par le lecteur
C'est une question très douloureuse
de se dire que la musique est capable de transmettre le moment
de la création. Je ne sais pas si j'ai su trouver la langue
qu'il aurait fallu pour découvrir cette communication de
l'indicible. Je crois que la dernière phrase de Moriendo
touche beaucoup de lecteurs
À chaque fois que vous
évoquez le lecteur dans votre oeuvre vous lui associez
le terme de "sagace"
ou "averti". Est-ce à dire que vous pensez
qu'un lecteur lambda ne peut pas vous lire?
Oui. Il referme le livre. Une fois un
lecteur m'a dit avoir jeté mon livre par terre. Malheureusement
je suis un écrivain élitiste. Mais j'abhorre l'élitisme
mondain des gens friqués
Ce n'est pas la même
chose. Qu'est-ce que vous voulez faire?
Mais il arrive tout de même que
ce soit des gens très jeunes qui me lisent.
"Écrire ne relève pas du désir,
mais se présente comme un il le faut; écrire
n'appartient pas à la sphère de la psychologie individuelle
mais ouvre l'homme à une tout autre dimension."
(L'Écriture.L'exigence d'écrire
p.189 de Études)
Vous avez consacré de nombreuses études à des auteurs, des artistes, des philosophes. À propos de Kierkegaard (in Études, P.O.L) dont l'oeuvre "est creusée par une absence, tourne autour d'un centre vide" vous évoquez "la clé" que le penseur a emporté dans sa tombe et qui aurait révélé le secret de son oeuvre. Vous-même, évoquez le secret lié à la Biographie. Mais est-ce que les études, comme les carnets, ne nous donnent pas quelques indices sur votre secret?
C'est très possible. J'ai souvent eu des discussions avec des amis très proches, comme Lacoue-Labarthe, Derrida auxquels je disais que j'avais perdu du temps à faire ces études. Mais, comme ils me le faisaient remarquer, personne d'autre que moi aurait pu faire ces essais-là. Je n'ai jamais ramené les auteurs dont je parle à moi. Mais ils me sont familiers et je pense que sur eux je peux dire autre chose que ce qui a déjà été dit.
Dans une note sur le texte
consacré à Blanchot qui ouvre Études
vous écrivez : "je n'aurais pas progressé
dans ma lecture de Blanchot si je n'avais écrit".
L'écriture est la meilleure façon de connaître
l'autre? Est-ce une forme d'amour?
Ah oui! C'est parce qu'on fait soi-même
une expérience que l'expérience de l'autre nous
devient plus familière. C'est permettre une connaissance
plus intime, oui tout à fait. Je crois par exemple que
l'universitaire (l'universitaire classique, comme j'en ai connus)
est incapable de me lire.
On est frappé de la ressemblance
entre le personnage du roman de Blanchot, Le
Dernier Homme et ce que l'on perçoit dans les dernières
pages de Moriendo. Comme si vos deux expériences
d'écriture, proches, se rejoignaient dans cette figure
mystérieuse
Je n'y ai jamais pensé directement
en écrivant. Mais à un moment je me suis rendu compte
que c'était là les pages où je suis le plus
proche de Blanchot. Quand est sorti Une vie, Maurice Blanchot
a écrit une pleine page sur mon livre dans Libération
(du 6 mars 1986, date de la sortie d'Une vie, ndlr).
C'est un article remarquable. Or, au moment où Blanchot
pourrait en dire un peu plus, sur ce rapport que vous évoquez,
il écrit à propos de Moriendo: "je me
refuse à commenter ces pages extrêmes
".
Vous commencez votre texte sur
Derrida avec cette formule : l'on est écrivain
et par conséquent convaincu que le livre une fois écrit
exclut toute présence de l'auteur. Comment pouvez-vous
dire ça?
Mais oui, le livre existe seul! Il n'a
plus besoin de l'auteur. Je crois, oui, que le livre l'exclut.
Il m'est arrivé de faire des lectures publiques de Moriendo
mais parfois ces lectures sont faites par un comédien.
Dans ce cas, je n'y assiste pas car je me sentirais indiscret.
L'auteur d'un livre est toujours déjà mort.
"Ô ce centre errant/ vide hospitalier :
que cette béance de l'abîme, nommée par Celan,
soit pourtant le centre de la poésie; que ce vide soit
hospitalier, le coeur le plus intime de l'homme : telle est
l'énigme fondamentale, le secret de la poésie, notre
secret."
(Lectures de Paul Celan p.70
de Études)
Les textes d'essai, ceux repris
dans Études ou La Loi de l'alternance
ne sont-ils pas les plus autobiographiques?
C'est vrai de La Loi de l'alternance
où j'évoque ces périodes d'intense activité
de création qui, chez Mozart, Van Gogh et Rilke précèdent
les plus sombres périodes d'abattement. Si je n'avais pas
vécu ça de l'intérieur, je n'aurais pas compris
ce qui s'est passé chez les autres. Oui, en ce sens, c'est
autobiographique. Je ne m'en cache pas. Les études que
j'ai faites l'ont été sur des gens que j'ai beaucoup
lus.
Lus au point d'apprendre leur
langue maternelle? Vous dites que "lire
Hölderlin dans le texte est une raison suffisante pour apprendre
l'allemand"?
Je n'ai pas appris l'allemand pour lire
Hölderlin. J'avais appris cette langue durant mes études.
Il a juste fallu que je perfectionne un peu ma pratique. Dès
qu'une nouvelle traduction d'Hölderlin paraît, je le
lis avec le texte original, un dictionnaire et d'autres traductions,
pour vérifier.
Je parle très mal l'allemand,
mais je le lis. Pour Hölderlin et pour Heidegger aussi.
Vous parlez du désir que
vous avez eu de déménager pour aller vivre près
d'un musée où seraient exposées les oeuvres
de Giacometti. Ne serait-ce pas un caprice d'esthète?
Non pas du tout. Je pense surtout aux
sculptures de Giacometti que je préfère à
ses peintures. J'ai vécu ça comme un réel
malheur quand je n'ai pu me rendre à Paris, faute d'argent,
pour la dernière grande exposition de Giacometti.
Vous évoquez le livre
impossible que voulait écrire Joubert, celui dont rêvait
aussi Mallarmé, livre absolu jamais écrit. Reste-t-il
aujourd'hui un livre impossible pour Roger Laporte?
J'ai envie de dire non, évidemment.
Même si l'inconnu n'est pas devenu connu, même si
Une vie n'est pas le bloc de marbre intact. Mais ça,
cette réponse, elle appartient aux autres. C'est leur secret
Et votre secret à vous,
voudriez-vous qu'il perdure?
De toute façon il restera le
secret. (Avec un sourire coquin, Roger Laporte ajoute :)
Il restera secret à moi-même.
Propos rapportés par Thierry Guichard
Photos : Olivier Roller
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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