Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 32 de septembre/novembre 2000


Dix-huit ans de silence

"Tout ce que j'ai fait dans ma vie, (…) lu, aimé, écouté, pensé l'a été en vue d'une oeuvre; cette oeuvre, à la fois prévue et imprévue, je l'ai faite, elle s'appelle Moriendo."
Retour sur une vie d'écriture close depuis 1982.


Il arrive souvent qu'un écrivain dont l'oeuvre a partie liée avec sa vie, qu'elle soit directement autobiographie ou non, rechigne à évoquer son existence et préfère les questions sur l'écriture, l'oeuvre. Avec Roger Laporte, inventeur du genre Biographie, c'est l'exact contraire qui se passe. Puisque la Biographie est le récit de la vie telle qu'elle n'existe que pendant l'écriture, évoquer son oeuvre renvoie immanquablement au livre. Le bavardage, l'explication sont impossibles sauf à dénaturer considérablement, cette "vraie vie". Sous la chaleur étouffante des derniers jours d'août qu'un ventilateur électrique tente d'atténuer, l'écrivain pourtant se prête au jeu des questions avec une attention qui dépasse de loin la politesse. Assis sur une simple chaise, dans ce modeste appartement qu'il occupe avec sa femme Jacqueline, Roger Laporte nous recevra à plusieurs reprises avec toujours la même délicatesse humaniste. Parfois, la conversation vient réveiller l'immense détresse d'un homme d'écriture qui ne peut plus écrire : la douleur est perceptible. D'autres fois, c'est un éclair joyeux, malin, qui traverse son regard : quelque chose comme de la grâce.

Roger Laporte, comment a été constitué Une vie qui regroupe les neuf textes de la Biographie?
J'ai toujours été obstiné. Quand j'avais écrit un livre, j'en avais honte lorsqu'il paraissait en librairies. Donc il me fallait recommencer et repartir de zéro. Ça s'est passé ainsi presque jusqu'au bout. Les deux seuls textes que je n'ai pas rejetés, ce sont les deux derniers de la Biographie : Suite et Moriendo.
Quand P.O.L m'a proposé de tout réunir en un seul volume, j'ai longuement hésité car il y a là-dedans des parties entières dont je me sens aujourd'hui étranger. J'ai pris conseil auprès de Blanchot qui m'a dit que quand on a la chance d'avoir un éditeur qui veut tout republier, on ne peut pas refuser.
Pour le titre, je ne trouvais rien. Je voulais rester sur le thème de la musique : après Fugue, Suite, Moriendo. Un ami avait proposé Leçon des ténèbres, mais c'était réducteur de ne considérer que les ténèbres, et ce n'était surtout pas une leçon. Et puis c'est Jacqueline qui a trouvé. Nous étions à Paris, dans le métro. J'étais déprimé au sujet de ce livre et elle s'est exclamé "mais enfin Roger, c'est toute ta vie!"

On est frappé de constater que le livre fait comme une boucle
C'est exact. Mais c'est plutôt une spirale.
N'est-ce pas une crise religieuse qui a déclenché l'écriture de l'oeuvre?
Je réponds peut-être, mais en réalité, je ne le sais pas.
J'ai cessé d'être croyant après une polémique avec mon ami Bernard Picard autour du chapitre LIII du livre d'Isaïe. Pour y voir plus clair, j'aurais dû apprendre l'hébreu. D'aucun côté, je ne trouvais d'élément déterminant, capable d'emporter ma décision. Je suis donc devenu non croyant, puis athée. Pour moi l'athéisme c'est une croyance mais pas une certitude. Je pense que la mort met un point final à tout, mais je n'en suis pas sûr.

"Mon ambition d'écrivain n'a pas été seulement d'augmenter la littérature d'un genre encore peu connu, mais departiciper à l'instauration d'un ordre, ne se réduisant ni à la philosophie ni à la littérature dont il est pourtant issu, nouveau règne que l'on pourrait appeler scriptographie, et pourtant si l'on aime ce jeu d'écritures qui ne mènent à aucune oeuvre définitive, seule aventure qui devrait permettre de travailler, d'errer sans fin, ne faut-il pas aussi entendre le dur enseignement de la nuit hivernale où, nomade transi, on risque d'être pétrifié par le gel?"
(Fugue p.110 de Une vie)


Au mysticisme de La Veille et d'Une voix de fin silence succède Fugue qui semble faire plus de place à la théorie de l'écriture avec un souci d'en dégager des lois.
C'est là que j'ai perdu le chemin : avec Fugue. Ce qui s'est passé c'est que nous sommes à ce moment-là dans les années 68-70 et j'ai certainement été marqué par l'air du temps avec ces termes comme "processus de production". Il y a notamment ce truc que je trouve abominable aujourd'hui : lorsque j'écris qu'il faut remplacer le terme de "Biographie" par "scriptographie".
Vous regrettez?
Oui, j'ai passé tout de même huit ans de ma vie à écrire cela.
Mais ça conduit quand même à Moriendo, non?
Je ne crois pas. Je pense qu'on pouvait supprimer ce passage (Fugue, Supplément, Fugue3, ndlr). Ce sont d'ailleurs ces parties qui m'ont fait hésiter lorsque P.O.L a voulu publier Une vie.

Pour avancer dans votre écriture radicale, avez-vous mis en place une stratégie?
La stratégie consiste à éviter dans la vie quotidienne tout ce qui est de l'ordre du divertissement au sens pascalien du terme. On ne peut pas vivre certaines choses (Roger Laporte fait un geste qui désigne la futilité de ces "certaines choses", ndlr) et écrire Une voix de fin silence.
J'ai eu et j'ai encore une passion pour l'art cistercien. L'architecture cistercienne est fonctionnelle : tout conduit à donner les meilleures conditions pour la prière.
Vous vouliez donc que votre vie soit comme une cathédrale cistercienne?
Ç'aurait été très bien si ça avait pu être ainsi…

Dans ce que vous dites de l'écoute, de l'attente dans Une voix de fin silence, on pense à certains écrivains comme Charles Duits qui prenaient des substances particulières pour écrire. Ou aux pratiques de l'hypnose utilisée pour découvrir un univers inconnu. Vous avez été tenté par ces pratiques?
Non vraiment pas. Je ne me suis jamais drogué. Je bois du café comme tout le monde.
Il y a donc une expérience vécue pour laquelle importent l'attente et l'écoute et puis il y a la transcription de cette expérience. Quelle est la partie la plus importante de l'oeuvre : être en mesure de vivre l'expérience, ou pouvoir la relater?
Bonne question! Il devait y avoir une sorte de mouvement dialectique (sourires).

"À la condition de me laisser glisser au plus bas, peut-être un jour arriverai-je au niveau de la parole blanche, lente, si faible qu'elle ne peut être entendue, parole de personne, l'âme même de la désolation. Elle ne s'adressera ni à plusieurs, ni à un seul, surtout pas à moi, mais, parole pour personne, une seule fois elle aura lieu et demeurera non entendue."
(Une voix de fin silence p.89 de Une vie)

Avez-vous voulu dès le départ orienter l'écriture vers une oeuvre abstraite?
Oui. La bandeau de La Veille disait : "En vue d'un art abstrait". L'oeuvre existe pour et par elle-même et n'est pas représentative. L'idée, c'est que le réel ce n'est pas ça, ce que l'on définit comme tel.
J'ai très peu de lecteurs, mais s'ils sont touchés c'est parce que le réel est montré comme n'étant pas ça. Mon travail ne consiste qu'à m'occuper de la phrase. J'écris de plus en plus lentement. On écrit la première phrase et quand on pense qu'elle est finie, on fait la deuxième et on se rend compte que la première ne va plus et on la refait et donc on refait ensuite la seconde. Et quand une première séquence est achevée, on fait la deuxième et on se rend compte que la première ne va pas, etc.. Mais refaisant la séquence j'avance.

Vous parlez du devoir de l'écrivain…
Oui c'est un devoir pour l'écrivain. Derrida était très sensible au fait que je dise “devoir” et non “désir”…
…devoir de montrer que le réel ce n'est pas ce que l'on croit. Devoir d'avancer dans ces galeries que vous creusez. Mais c'est aussi un sacrifice, non? Ce travail, douloureux, que vous effectuez, vous nous permettez de ne pas l'effectuer. N'y a-t-il pas là une dimension christique?
J'assume la part christique. Je ne l'ai pas voulue mais je l'assume. La défiguration, dans le texte, c'est la figure christique.
Il y a donc un rapport entre la foi et ce que vous écrivez, non?
Aucun père jésuite ne m'a jamais écrit à ce sujet. Je n'ai reçu aucune lettre de religieux. C'est la preuve que ça n'a pas dû les toucher. L'écriture et la foi sont liées dans les premières séquences et tout est effacé au fur et à mesure qu'on avance. Et puis le nom de Dieu n'apparaît jamais dans l'oeuvre. Il n'y a à ce sujet aucune affirmation, seulement des formes interrogatives.
Même quand on arrive à Moriendo?
Oui je crois. Si ce n'est dans cette fameuse dernière phrase : "Mais quelle est donc cette douceur, cette terrible douceur?". Mais tout cela reste profondément secret…
L'écriture se substitue-t-elle à Dieu?
Non, il ne faut pas faire une idolâtrie de l'écriture. Ce serait lui donner des pouvoirs qu'elle n'a pas. Comme celui de révéler.
Pourtant des gens écrivent pour se révéler à eux-mêmes? Comme dans une analyse…
Oui dans ce cas-là bien sûr, mais ce n'est pas intéressant.
L'écriture doit se confronter à la limite. C'est un chemin qu'il faut poursuivre. Je n'ai pas la certitude qu'il y ait une destination au bout du chemin mais je n'ai pas la certitude inverse non plus : qu'il n'y ait rien.

Moriendo achève la Biographie et donc l'oeuvre. Est-ce l'écriture qui vous rejette alors?
L'énigme c'est pourquoi cette nécessité d'écrire s'est-elle retirée. Je suis allé là où je devais aller. (Roger Laporte dit, dans une phrase bancale qui résume mieux sa pensée : "je suis allé là où pourquoi moi je devais aller")
Vous voulez dire comme si vous y étiez prédestiné?
Oui. J'étais prédestiné à aller là.
La Biographie commence par cette phrase : "Il a disparu." On se demande ce qui précède cette phrase. Qu'y avait-il, sur le brouillon, avant elle?
Rien. Il n'y avait rien. Ça commence directement comme ça. Cette phrase reprend, sinon la dernière, tout au moins une des dernières phrases de Une migration. C'était involontaire mais par la suite j'ai commencé chaque livre avec la dernière phrase du précédent.

Mais ce "Il" est très ambigu. Il donne la présence de quelque chose inconnue en même temps que, dans la phrase, il en annonce la disparition. Comme il est en début de phrase et toujours en italique, il fait penser, forcément, à Dieu, non?
Le "il" apparaît en italique car il n'y a pas dans notre langue de neutre. Ce n'est ni masculin, ni féminin, ni Dieu. Blanchot m'a dit que j'aurais dû mettre ce premier "il" en minuscule en le faisant précédé de points de suspension pour éviter la référence à Dieu. Mais il fallait que La Veille possède un début absolu ce qui exclut les points de suspension.
Héraclite écrit : "Le chemin vers le haut et le chemin vers le bas sont le même". Et effectivement, la Biographie fait ainsi une spirale : La Veille commence par la disparition de "il", Moriendo se clôt par le moment où "il" apparaît. Le moment où "il" disparaît, je ne l'ai pas su. Ça, ça appartient à son secret.
Dans La Veille (p.16 de Une vie) vous écrivez : "Je m'étais demandé : “Pourquoi lui être lié est-ce écrire?”, mais comment aurais-je pu ou pourrais-je jamais faire autre chose puisqu'il se manifeste seulement si on fait oeuvre!" et plus loin : "s'il n'y avait oeuvre, il demeurerait inconnu".

Cela implique une forte responsabilité pour l'écrivain ou l'artiste : il se doit d'écrire et en même temps il se doit de ne composer une oeuvre que si celle-ci permet qu'“il” se manifeste?
C'est ce que cela veut dire “Biographie”. S'il n'y a pas écriture, il n'y a pas Biographie. À mon avis, un auteur qui écrit un roman ne fait pas une oeuvre. Ce qui manquerait le plus au devoir d'écrire c'est pas de ne pas écrire, c'est de faire une représentation plus ou moins romancée. L'écriture pour moi n'a de sens que dans ce que j'appelle Biographie. Rien de ma vie d'homme ne m'a fait approcher ce que j'approche par l'écriture. Ni l'amour, ni rien que ce soit.

"Il convient d'être prudent, voire très méfiant, mais il est vrai que mon aventure -une série d'épreuves- ressemble à un parcours initiatique, à une descente aux enfers : jamais je n'entrerai dans le Temple du Soleil, je traverserai sans fin les portes de l'effroi, je m'approcherai indéfiniment d'une région inférieure, d'une crypte, qui n'a jamais connu la lumière, où quelqu'un souffre, mais qui? Un homme - quel homme? - tombé au-dessous de l'humanité, dépossédé même de cette dépossession, étranger à lui-même, n'est plus qu'une pauvre chose en proie depuis la nuit des temps à un malheur si terrible que je m'en serais détourné avec horreur si elle n'éveillait en moi - tel est le mystère - je ne sais quelle compassion."
(Moriendo p. 575 de Une vie)

Vous parlez, et revenez souvent, sur l'idée qu'écrire met en danger. De quel danger parlez-vous?
Le danger c'est de perdre pied, de devenir fou, de se jeter par la fenêtre. D'être incapable de mener une vie ordinaire. Comme certains jours où, au lycée, je faisais cours sans rien voir, j'étais flottant…
Mais c'est quoi la folie que vous craignez? Celles d'Artaud, de Hölderlin?
Artaud, Hölderlin, mais aussi Nerval, ce sont des exemples fascinants car la seule preuve du sérieux de leur aventure c'est qu'ils se sont cassés la figure.
Ce n'est pas au moment où l'on écrit que l'on craint la folie, c'est l'état dans lequel on se trouve après avoir écrit huit heures quelques pages importantes. Il y a un prix à payer et ce prix est considérable.
"Pourquoi l'écriture est-elle liée à quelque chose de non-humain et d'effrayant (…)?" écrivez-vous (p.36 de Une vie). On constate que vous passez d'une expérience singulière, la vôtre, à une extrapolation qui touche à tout le genre humain.Vous partez de votre expérience de l'écriture pour aboutir au "non-humain". Vous vous faites le représentant des hommes?
Le “je” effectivement devient le représentant de l'homme. C'est lié à la nudité. Il faut lire Beckett, Oh les Beaux Jours. C'est le langage qui permet d'accéder à la part commune de l'homme. La Biographie c'est aller à l'origine de la langue. C'est "faire un pas au-delà" selon l'expression de Blanchot.

Vous évoquez dans Une voix de fin silence la nécessité du recueillement avant de se mettre à écrire. Mais l'écriture ne conduit-elle pas, elle-même, au recueillement en cela qu'elle oblige à se couper du monde extérieur? Ne donnez-vous pas, ainsi, la primauté au sacré, au religieux?
Pour qu'il y ait écriture, il faut qu'il y ait recueillement. Le recueillement c'est aussi la concentration mais il y a effectivement quelque chose de religieux dans le recueillement.
Je ne prépare pas le texte par de l'écriture préalable. Il n'y a pas de schéma, pas de brouillon. C'est directement le texte. Il n'y a pas de pré-texte.
C'est-à-dire que le texte est habité?
Quand on y arrive, oui.
Mais il y a quelque chose d'insurmontable sur quoi il faut revenir : nous ne vivons pas dans le même temps. Une séquence que le lecteur lit en cinq minutes, il me faut plusieurs mois pour l'écrire. (Roger Laporte va chercher quelques bristols sur lesquels il a tenu la comptabilité de l'écriture, ndlr) Voyez : la cinquième séquence de Moriendo a été écrite du 4 septembre au 6 décembre :
nombre de jours de travail : 52
nombre de pages écrites : 386
lignes qui restent dans le texte final : 133

Moriendo représente 2167 pages de brouillon pour, dans l'édition de Une vie faire exactement 49 pages…(Il repose les bristols)
Une voix de fin silence est une citation du Premier Livre des rois traduit par Lévinas. Je ne peux donc pas dire qu'il n'y a pas de dimension religieuse.
Dans Variations sur des carnets vous écrivez en 1957 : 1957 : "Il faut arriver à ce que l'oeuvre requiert l'homme tout entier". Cela revient-il au désir de disparaître dans l'écriture?
Non, ça fait partie de mes vieilles idées. L'illusion que l'écriture peut transformer l'homme en l'amenant à être meilleur. Arriver à l'homme nouveau. J'étais très intéressé à l'époque par l'alchimie. En même temps, il y a peut-être dans cette idée une influence de Nietzsche.
Pourquoi? qui suit la publication d'Une voix de fin silence est dédié "À tous mes amis juifs". Quelle est la signification de cette dédicace?
J'ai écrit cela à l'époque de ma rupture avec Beaufret (à l'automne 1967 plusieurs écrivains dont Blanchot, Derrida, Char, Deguy et Laporte s'apprêtent à rendre hommage à Jean Beaufret le plus heideggerien des philosophes français. Mais, choqué par une plaisanterie antisémite, Roger Laporte s'ouvre de son trouble auprès de Derrida qui décide alors de retirer son texte. L'affaire Beaufret durera jusqu'au printemps 1968 [voir Maurice Blanchot, partenaire invisible de Christophe Bident, Champ Vallon, 1998], ndlr). Beaucoup des dédicataires de mes livres sont juifs. J'accorde beaucoup d'importance aux dédicaces. J'ai toujours été très impressionné par la religion juive. Depuis ma rencontre avec Bernard Picard, en voyant son courage pendant l'Occupation. J'ai assisté à quelques cérémonies religieuses et j'étais impressionné par le fait que le culte et la vie privée ne sont pas séparés, que les deux s'harmonisent.
J'ai le regret de ne pas avoir été juif.
Y entre-t-il une part de culpabilité liée à l'holocauste et à ce qui s'est passé notamment à Lyon durant la Seconde Guerre mondiale?
Tout le monde doit se sentir responsable.
"Si, un jour, j'avais la certitude que toute mon oeuvre n'est qu'un soliloque, dissimulé sous un faux dialogue (…) sur l'heure, et pour toujours, je m'arrêterai d'écrire" (Pourquoi? p.183 de Une vie). N'avez-vous jamais douté alors que précisément vous avez consacré toute votre oeuvre à écrire autour d'un événement dont on n'est pas seulement sûr qu'il a eu lieu, qu'il existe, qu'il aura lieu?
Le mot "événement", je ne l'utilise plus par la suite car le mot est trop fort. Même dans Moriendo, on retrouve ce problème : mon oeuvre repose peut-être sur une illusion, mais je n'ai même pas cette certitude donc je suis obligé de continuer. Si j'avais la certitude que ce que je faisais était un pari stupide, je me serais arrêté d'écrire.

"Il y aura toujours du jeu entre le vécu et le langage" écrivez-vous plus loin. Comment dès lors poursuivre votre quête vers l'origine si le langage est inadéquat?
J'ai envie de faire la réponse de Louis-René des Forêts : : "faute de mieux". C'est vrai que la musique par exemple est plus directe. Mais j'aimerais que quelqu'un me lisant éprouve les mêmes sentiments que j'éprouve en écoutant la musique. Quand on écoute Mozart, Bach, Beethoven, on a l'impression que tout est là mais en littérature j'ai toujours eu le sentiment qu'il manquait un livre.
Vous revenez sur ce problème de la langue dans Supplément en avouant : "J'ai rêvé d'écrire une oeuvre où forme, contenu et référent auraient été non seulement inséparables mais à jamais confondus". N'est-ce pas un rêve de démiurge?
C'est un rêve d'écrivain et de démiurge. C'est un rêve un peu fou que je ne présente pas comme pouvant être réalisé. Écouter cette phrase-là, ça fait drôle. Je ne suis pas capable de définir ce que j'ai accompli mais ce n'est évidemment pas de cet ordre-là.
Cependant pour approcher au plus près de "l'événement", vous utilisez un lexique où l'on trouve peu de mots renvoyant à des choses concrètes, à des objets par exemple…
Les mots concrets ne viennent pas, ne viennent jamais. Ce qui compte, c'est qu'il y ait une musicalité du texte, de la phrase. Pas au sens où ça peut être chanté. Le rythme de la phrase et le rythme de la pensée sont le même. Une phrase est bonne avec cette ponctuation-là et pas avec une autre. La ponctuation a un rôle fondamental. Un point-virgule et deux points, ce n'est pas la même chose…
Pourquoi cette oeuvre, dont le devoir est qu'elle se vive en s'écrivant, avait-elle besoin d'être publiée?
J'aurai certainement très cruellement souffert; ça m'aurait démoli à tel point que je ne sais pas si j'aurai pu continuer à écrire si je n'avais pas trouvé d'éditeur. Si je n'avais pas eu de retours. On a envie d'être accueilli par ceux qu'on admire soi-même. J'ai eu cette chance.
Aujourd'hui donc paraît Variations sur des carnets. Comment s'est élaborée l'édition de ces notes?
C'est Jacqueline que j'ai chargée de ce travail car… (sur le ton de la confidence amusée, ndlr) ça m'emmerde un peu, je n'aime pas relire ces carnets. Elle m'a soumis ses choix et nous avons pris chaque texte un par un. La première édition des carnets en 1979 est liée à une demande de Paul Otchakovsky-Laurens alors qu'il faisait sa collection chez Hachette. C'est lui qui m'a demandé un jour si je n'avais pas des carnets à lui montrer. Ça l'intéressait.
Par rapport à la version publiée en 1979, des pages ont été supprimées mais d'autres ont été rajoutées. Je ne voulais pas que soient publiés les comptes-rendus de conversations que j'ai eues avec des personnes encore vivantes. D'où, par rapport à l'édition de 79, l'ajout de pages concernant mes rencontres avec Beaufret et avec Char morts depuis.
Dans cette nouvelle édition, pour les mêmes raisons, je n'ai pas voulu que soient mentionnées les rencontres avec Blanchot; il faudrait une troisième édition.
Les carnets débutent-ils vraiment à la date que vous indiquez (13 avril 1947) et s'achèvent-ils au 25 septembre 1971?
Oui j'ai conservé la date de début et celle de fin pour l'édition. Mais le début est beaucoup plus long. Nous avons supprimé pas mal de pages des premières années.

"Je crois (…) que toutes les oeuvres qui comptent, ou du moins les seules qui m'intéressent (…) “gravitent” autour d'un même point; je crois, telle est ma philosophie, que par-delà les incontestatbles conditionnements psychologiques, sociologiques, historiques, les hommes ont été de tout temps en quête de la même chose, que nous sommes tous en marche vers le même lieu secret, peut-être inaccessible, en tout cas si dangereux que ceux qui s'en approchent ne le font qu'au péril, si ce n'est de leur vie, du moins de leur raison."
(Une douleur éperdue p. 150 de Études)

Gérard Fabre (le P.-D. G. de Cadex, ndlr) souhaitait absolument publier ces carnets; j'ai juste exigé une chose : qu'ils le soient en Garamond corps 12…
En 25 ans d'écriture, ces carnets ont-ils vu leur rôle se modifier? Était-ce au départ le lieu d'élaboration de l'écriture future?
Non. Ce ne sont pas des brouillons. Et même ces carnets n'ont pas de brouillon. C'est écrit directement. Ce n'est pas un journal relatant des événements, ce sont des notations, des pensées qui me venaient. Comme des essais. Il s'agissait de fixer un peu les choses.
Pourquoi arrêtez-vous de remplir les pages de carnets en 1971 alors que votre Biographie n'est pas achevée, qu'elle s'achèvera en 1982?
C'est à cause du danger "du chemin de ronde" comme le dit Blanchot. Je ne voulais pas que m'arrive ce qui est arrivé à Joubert qui a passé sa vie à écrire des notes sur le livre absolu qu'il voulait écrire et qu'il n'a jamais écrit. Le chemin de ronde, c'est quand vous faites incessamment le tour de l'oeuvre que vous voulez accomplir mais que, finalement vous ne faites jamais. J'ai toujours voulu me garder de cette démarche philosophique où l'on n'écrit pas.
Je n'ai fait, après 1971, qu'un carnet qui est devenu Lettre à personne (Plon, 1989) qu'Alain Veinstein a bien voulu publier.

Pourquoi alors, l'oeuvre accomplie, n'avez-vous pas repris les carnets après 1982?
Je ne les ai pas repris car j'avais fait ce que je devais faire avec la Biographie. Donc je n'avais plus à revenir là, à questionner l'écriture. Le reste ne m'intéressait absolument pas. Il y a une catégorie de personnes qui préfèrent les Carnets à tout ce que j'ai écrit. Ça me laisse comme deux ronds de flan. La Biographie, c'est quand même autre chose que les Carnets.
Ces notes, ont-elles été écrites en fonction d'un lecteur futur? Pour laisser une trace dans la postérité?
Pas du tout. Je n'ai jamais pensé à un lecteur. Ce n'était d'ailleurs pas du tout destiné à la publication. Seule Jacqueline lisait ces carnets. C'est vrai que les cahiers fonctionnent un peu comme des gardiens de la mémoire mais ils forment aussi une lente maturation vers l'écriture.
Il y a là une contradiction avec ce que vous écrivez (p.198 de Variations…) : "Je me suis posé cette question : est-ce qu'un lecteur, un lecteur “averti”, pourrait éprouver en lisant Une voix de fin silence un sentiment comparable à celui que j'ai moi-même éprouvé en l'écrivant, ou à celui que j'ai éprouvé en écoutant le largo du concerto en fa mineur de Bach joué par Edwin Fischer?" Vous vous posez bien la question de la réception de votre texte par le lecteur…
C'est une question très douloureuse de se dire que la musique est capable de transmettre le moment de la création. Je ne sais pas si j'ai su trouver la langue qu'il aurait fallu pour découvrir cette communication de l'indicible. Je crois que la dernière phrase de Moriendo touche beaucoup de lecteurs…

À chaque fois que vous évoquez le lecteur dans votre oeuvre vous lui associez le terme de "sagace" ou "averti". Est-ce à dire que vous pensez qu'un lecteur lambda ne peut pas vous lire?
Oui. Il referme le livre. Une fois un lecteur m'a dit avoir jeté mon livre par terre. Malheureusement je suis un écrivain élitiste. Mais j'abhorre l'élitisme mondain des gens friqués… Ce n'est pas la même chose. Qu'est-ce que vous voulez faire?
Mais il arrive tout de même que ce soit des gens très jeunes qui me lisent.

"Écrire ne relève pas du désir, mais se présente comme un “il le faut”; écrire n'appartient pas à la sphère de la psychologie individuelle mais ouvre l'homme à une tout autre dimension."
(L'Écriture.L'exigence d'écrire
p.189 de Études)

Vous avez consacré de nombreuses études à des auteurs, des artistes, des philosophes. À propos de Kierkegaard (in Études, P.O.L) dont l'oeuvre "est creusée par une absence, tourne autour d'un centre vide" vous évoquez "la clé" que le penseur a emporté dans sa tombe et qui aurait révélé le secret de son oeuvre. Vous-même, évoquez le secret lié à la Biographie. Mais est-ce que les études, comme les carnets, ne nous donnent pas quelques indices sur votre secret?
C'est très possible. J'ai souvent eu des discussions avec des amis très proches, comme Lacoue-Labarthe, Derrida auxquels je disais que j'avais perdu du temps à faire ces études. Mais, comme ils me le faisaient remarquer, personne d'autre que moi aurait pu faire ces essais-là. Je n'ai jamais ramené les auteurs dont je parle à moi. Mais ils me sont familiers et je pense que sur eux je peux dire autre chose que ce qui a déjà été dit.

Dans une note sur le texte consacré à Blanchot qui ouvre Études vous écrivez : "je n'aurais pas progressé dans ma lecture de Blanchot si je n'avais écrit". L'écriture est la meilleure façon de connaître l'autre? Est-ce une forme d'amour?
Ah oui! C'est parce qu'on fait soi-même une expérience que l'expérience de l'autre nous devient plus familière. C'est permettre une connaissance plus intime, oui tout à fait. Je crois par exemple que l'universitaire (l'universitaire classique, comme j'en ai connus) est incapable de me lire.
On est frappé de la ressemblance entre le personnage du roman de Blanchot, Le Dernier Homme et ce que l'on perçoit dans les dernières pages de Moriendo. Comme si vos deux expériences d'écriture, proches, se rejoignaient dans cette figure mystérieuse…
Je n'y ai jamais pensé directement en écrivant. Mais à un moment je me suis rendu compte que c'était là les pages où je suis le plus proche de Blanchot. Quand est sorti Une vie, Maurice Blanchot a écrit une pleine page sur mon livre dans Libération (du 6 mars 1986, date de la sortie d'Une vie, ndlr). C'est un article remarquable. Or, au moment où Blanchot pourrait en dire un peu plus, sur ce rapport que vous évoquez, il écrit à propos de Moriendo: "je me refuse à commenter ces pages extrêmes…".
Vous commencez votre texte sur Derrida avec cette formule : l'on est écrivain et par conséquent convaincu que le livre une fois écrit exclut toute présence de l'auteur. Comment pouvez-vous dire ça?
Mais oui, le livre existe seul! Il n'a plus besoin de l'auteur. Je crois, oui, que le livre l'exclut. Il m'est arrivé de faire des lectures publiques de Moriendo mais parfois ces lectures sont faites par un comédien. Dans ce cas, je n'y assiste pas car je me sentirais indiscret. L'auteur d'un livre est toujours déjà mort.

"“Ô ce centre errant/ vide hospitalier” : que cette béance de l'abîme, nommée par Celan, soit pourtant le centre de la poésie; que ce vide soit hospitalier, le coeur le plus intime de l'homme : telle est l'énigme fondamentale, le secret de la poésie, notre secret."
(Lectures de Paul Celan p.70 de Études)

Les textes d'essai, ceux repris dans Études ou La Loi de l'alternance ne sont-ils pas les plus autobiographiques?
C'est vrai de La Loi de l'alternance où j'évoque ces périodes d'intense activité de création qui, chez Mozart, Van Gogh et Rilke précèdent les plus sombres périodes d'abattement. Si je n'avais pas vécu ça de l'intérieur, je n'aurais pas compris ce qui s'est passé chez les autres. Oui, en ce sens, c'est autobiographique. Je ne m'en cache pas. Les études que j'ai faites l'ont été sur des gens que j'ai beaucoup lus.

Lus au point d'apprendre leur langue maternelle? Vous dites que "lire Hölderlin dans le texte est une raison suffisante pour apprendre l'allemand"?
Je n'ai pas appris l'allemand pour lire Hölderlin. J'avais appris cette langue durant mes études. Il a juste fallu que je perfectionne un peu ma pratique. Dès qu'une nouvelle traduction d'Hölderlin paraît, je le lis avec le texte original, un dictionnaire et d'autres traductions, pour vérifier.
Je parle très mal l'allemand, mais je le lis. Pour Hölderlin et pour Heidegger aussi.

Vous parlez du désir que vous avez eu de déménager pour aller vivre près d'un musée où seraient exposées les oeuvres de Giacometti. Ne serait-ce pas un caprice d'esthète?
Non pas du tout. Je pense surtout aux sculptures de Giacometti que je préfère à ses peintures. J'ai vécu ça comme un réel malheur quand je n'ai pu me rendre à Paris, faute d'argent, pour la dernière grande exposition de Giacometti.
Vous évoquez le livre impossible que voulait écrire Joubert, celui dont rêvait aussi Mallarmé, livre absolu jamais écrit. Reste-t-il aujourd'hui un livre impossible pour Roger Laporte?
J'ai envie de dire non, évidemment. Même si l'inconnu n'est pas devenu connu, même si Une vie n'est pas le bloc de marbre intact. Mais ça, cette réponse, elle appartient aux autres. C'est leur secret…
Et votre secret à vous, voudriez-vous qu'il perdure?
De toute façon il restera le secret. (Avec un sourire coquin, Roger Laporte ajoute :) Il restera secret à moi-même.

Propos rapportés par Thierry Guichard
Photos : Olivier Roller

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