Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 32 de septembre/novembre 2000


L'épreuve par neuf

Créateur d'un genre littéraire sur le chemin duquel personne n'est allé si loin, Roger Laporte a consacré sa vie à écrire sa Biographie.
Soient neuf textes qui forment Une vie et qui sont autant d'étapes sur le chemin éprouvant de la Rencontre.

Faisons un pari lucide : l'oeuvre de Roger Laporte n'aura jamais beaucoup de lecteurs mais elle sera très longtemps lue. On pourrait de manière schématique diviser cette oeuvre méconnue en trois voies. La première, la seule qui compte aux yeux de son auteur, commence en décembre 1948, le jour de Noël exactement. Cette voie va conduire Roger Laporte vers une expérience absolue.Trois textes d'abord paraîtront, ancêtres de l'oeuvre à venir : Souvenir de Reims, Une migration et Le Partenaire. Mais c'est avec la publication de La Veille, en 1963, que débute ce qui deviendra une "Biographie". Huit textes suivront jusqu'en 1982 et les neuf seront rassemblés bien plus tard par P.O.L au sein d'un volume intitulé Une vie. Cette voie-là explore l'écriture au moment où elle a lieu, elle tente de saisir cette "vie inouïe" qu'on ne touche ou croit toucher que lorsque l'écriture "a lieu". Nous y reviendrons.
La deuxième voie n'est pas si éloignée que ça de la première.Elle est constituée des textes d'études que Roger Laporte consacra à des écrivains, des peintres et des musiciens dont il a partagé, par son expérience, la biographie spirituelle. La troisième voie, enfin, est celle qui vaut aujourd'hui à son auteur de faire un retour dans l'actualité après plusieurs années de silence.C'est celle des Carnets, cahiers d'écolier, qui reçurent de 1948 à 1971 la trace d'une vie entièrement tournée vers la recherche de cette écriture à laquelle l'homme consacra sa vie.Les carnets n'avaient pas vocation à être publiés mais ils sont pour nous d'une aide précieuse pour comprendre ce vers quoi l'oeuvre profonde nous engage.
Radicale, l'écriture de Roger Laporte n'admet ni l'anecdote ni la futilité. Il s'agit toujours d'aller au plus près d'une source dont l'existence elle-même n'est pas avérée. On convoquerait facilement les grands mots pour évoquer ce centre vers quoi l'on progresse : la Vérité, la Vie, Dieu; à quoi immanquablement il faudrait ajouter l'hypothèse de leur absence respective. Il n'y a en effet, au bout de ce long voyage que relate Une vie peut-être ni Vérité, ni Dieu, ni Vie; et dès lors c'est cette absence de toute chose qui terrifie.
L'oeuvre est difficile aussi en cela même qu'abstraite (comme l'est la peinture de Klee que l'auteur affectionne) elle se révèle en tant qu'elle-même, sans référence à un monde extérieur dont elle essaie de s'extraire.
Difficile, enfin, cette oeuvre l'est aussi parce qu'elle nous fait frôler des gouffres, parce qu'on devine, à vouloir entrer dans chaque phrase, qu'on risque de ne plus pouvoir jamais en sortir. Impression analogue à celle du plongeur en mer, qui, presque à court d'oxygène, se lance dans l'exploration d'une grotte souterraine. Le boyau est ici un labyrinthe épuré de toute décoration inutile, "fonctionnel" dans la mesure où en nous perdant il tente de nous amener à une "rencontre".
S'il faut donc un certain courage (bien moindre que celui qu'il fallut à l'écrivain) pour s'immiscer dans cette "biographie", on mesure d'autant plus la part sacrificielle d'une oeuvre menée obsessionnellement. On aimerait éviter ces termes-là, mais force est de constater que l'auteur prend, à cette eaune, des allures de mystique et revêt une figure christique.
De quoi donc parle cette oeuvre? D'elle-même. De l'écriture. De la création. D'une "expérience pure" qui "n'emprunte rien à ce monde". Les dernières lignes de Variations sur des carnets en appellent à Kafka, l'auteur auquel il est fait le plus souvent référence avec Blanchot, pour tenter de nommer cette chose indicible. Dans une lettre à Milena, le Pragois écrivait à propos de l'écriture : "Je ne peux que trembler quand se produit l'accès, me tourmenter à en devenir fou; mais ce que c'est, à quoi cela vise lointainement, je n'en sais rien. Je sais seulement ce que cela exige : le silence, le noir, se faire tout petit, et je suis obligé de m'y plier, je ne peux faire autrement" .
La question "de quoi parle cette oeuvre" devient vite caduque. Car cette oeuvre n'a pas vocation à parler, à évoquer, à décrire quelque chose, quand bien même ce quelque chose serait invisible. L'ambition ou plutôt le devoir d'un tel travail est probablement plus de donner accès à… À quoi? Souvent, pour éviter le "Il" italique et divin employé dans La Veille, Roger Laporte indique ce à quoi doit donner accès l'écrire par un point de suspension entre guillemets, brèche dans le lexique : écrire conduit à "…".
À la date du 24 novembre 1957, Roger Laporte écrit dans ses carnets : "Ce qui m'importe c'est d'être dans le monde de l'oeuvre car là est la vraie vie." Cela creuse un peu plus le fossé qui sépare l'écrivain de l'homme (et de sa vie socioprofessionnelle) et le condamne, immanquablement, à accroître sa solitude. Dès lors l'écrivain bâtit une biographie faite de la seule écriture qui a vocation à se substituer à la biographie au sens communément admis.
En effet, Roger Laporte a émis l'ambition de créer ce genre nouveau qu'il appelle "Biographie" : "Biographie désigne d'habitude le genre littéraire qui a pour objet l'histoire d'une vie, mais je n'aurais pas fait une sorte de jeu de mots à partir de son étymologie si je n'avais cru que l'on peut renverser le rapport, depuis toujours établi, entre vivre et écrire. Alors que la vie ordinaire précède le récit que l'on peut en faire, j'ai parié qu'une certaine vie n'est ni antérieure, ni extérieure à écrire (…) on ne saurait faire le récit d'une histoire qui n'a pas encore eu lieu, d'une vie inouïe à laquelle seul écrire permettrait d'accéder." Écrire, dans sa radicalité, conduit à vivre une vie intérieure que seule l'écriture permet de connaître et la biographie se doit de relater cette vie au fur et à mesure qu'elle se déroule. Pour ce faire il faut éliminer de l'écriture toute psychologie car "elle ne peut rien y trouver qui importe" (Variations, p. 37) On le pressent : née d'une interrogation mystique, suite (si l'on en croit Variations sur des Carnets) à une crise religieuse, l'oeuvre a déplacé le centre de sa quête, d'une figure divine (le "Il" de La Veille) vers l'écriture elle-même (mais pas n'importe quelle écriture). Comme si, ce qui ne peut pas se nommer et que l'on identifie communément par Dieu était totalement adéquat avec cette écriture que l'oeuvre d'une vie n'a cessé de chercher.
Reprenons la lecture d'Une vie : 614 pages dans l'édition de P.O.L pour plusieurs milliers de pages noircies. L'oeuvre débute par La Veille  et une simple phrase : "Il a disparu" . Le narrateur a ressenti une présence muette en écrivant. L'événement est fulgurant autant que fragile. Il signale l'accès à cette autre vie qui pourrait bien être la "vraie vie" dont parle Rimbaud. Dès lors l'écriture ne peut pas chercher à être représentative (à moins de penser pouvoir représenter l'Inconnu). Une voix de fin silence (1966) poursuit l'interrogation de ce qui a eu lieu et tente de définir les conditions nécessaires pour que se produise "l'événement". Le recueillement, l'écoute sont nécessaires pour se donner toutes les chances de ne pas passer à côté de "l'événement". Les chapitres sont courts, le narrateur cherche à atteindre la transparence par une langue qui serait à la fois fonctionnelle et pauvre : "écrire comme forme de la prière" (Kafka cité dans Variations…) avec le silence pour horizon.
Par la suite, Roger Laporte mêle l'expérience pure de l'écriture à la tentative d'écrire le livre où le "jeu consisterait à écrire le Traité du jeu". Bref, découvrir dans la simultanéité la vie à laquelle l'écriture permet d'accéder et le chemin qui y conduit puisque l'une (la vie) et l'autre (le chemin) sont au moment d'écrire inconnus. La biographie se pense ainsi sous forme de Traité de Fugue (1970) jusqu'à Fugue 3 (1976).
Roger Laporte arrive alors à un seuil où la fin est proche.La fatigue est ce contre quoi l'écriture se bat.On sent un narrateur arrivé au bout de lui-même, épuisé autant qu'effrayé par l'insoutenable épreuve.De cette ultime étape naîtront Suite (1979) et Moriendo (1983) qui sont comme une plage d'où la mer s'est retirée (ou bien où la mer n'est pas encore apparue).L'immense dénuement sur quoi se clôt Une vie brille comme une lumière obscure.Où sommes-nous?Qui sommes-nous? L'homme est ici. Après, ce ne sera plus que silence, l'oeuvre s'est achevée, elle-même.
L'homme, Roger Laporte, naît le 20 juillet 1925 à Lyon où son père, venu de Marseille, s'était installé. Mais Le Vigan, dans les Cévennes protestantes constitue le berceau de la famille.
L'ambiance n'est guère euphorique. Le père a vécu un drame : jeune il a perdu son propre père et a vu les biens de sa maison déménagés sur le trottoir où ils furent mis en vente à la criée. D'avoir vécu la Première Guerre mondiale ne dut qu'assombrir un peu plus son caractère méfiant et autoritaire.
La mère de Roger Laporte est fille d'un médecin lyonnais. Son frère aîné meurt à la guerre. L'adolescence de la jeune fille sera donc marquée par ce deuil. "C'était une vraie Lyonnaise : repliée sur elle-même et parlant peu. Et même pas du tout." Au point que, comme il le raconte dans Variations sur des carnets le jeune Roger inquiètera son entourage : à trois ans il ne parle pas. Normal : un enfant auquel personne ne parle ne peut pas trouver, inventer, sa langue. Confronté à l'autorité parfois violente du père, au mutisme et au manque de tendresse de la mère, le jeune garçon restera cinq ans seul, jusqu'à la naissance de sa première soeur. L'austérité se traduit notamment par l'interdiction de recevoir des camarades de classe à la maison. Entré d'abord à l'école paroissiale (ses parents sont catholiques pratiquants), le jeune Roger n'est pas, au début de sa scolarité, un élève brillant et subira de nombreuses humiliations devant le succès, a contrario, de sa soeur.
Il n'est donc pas étonnant que la littérature ouvre très tôt les premières fenêtres par où s'évader. Roger Laporte mentionne la fascination qu'il eût pour Le Petit Chose (d'où sa préface au roman de Daudet parue chez P.O.L). S'il s'identifie au Petit Chose, le personnage de l'abbé Germane le fascine : ce religieux est professeur de philosophie, travaille la nuit à son grand Livre en fumant la pipe; Roger Laporte envisagera quelque temps de se faitre prêtre, il deviendra professeur de philosophie et fumera la pipe.
Des autres lectures, l'écrivain aujourd'hui se souvient de l'incontournable Comtesse de Ségur et d'avoir lu Jules Verne à 10 ans. Pourtant la chose n'était pas aisée : nul livre chez les parents. C'est à la mort du grand-père maternel que les livres entrent à la maison : la mère hérite d'une bibliothèque où s'alignent les Duhamel, Bordeaux, "tous ces mauvais livres". Pour sa première communion, une tante offre au gamin une collection de Balzac (que l'écrivain désigne du doigt sur sa bibliothèque : longue série de dos marron). OEuvre monumentale et intimidante dont le jeune garçon aura la clé grâce à un professeur de terminale, M. Jourdan (l'incroyable mémoire de Roger Laporte!) qui indique au futur écrivain les textes de Balzac qu'il faut lire : Un épisode sous la terreur et quelques autres nouvelles de dix à trente pages. Mais l'étudiant n'a que peu d'ouvrages à se mettre sous la dent : nous sommes en guerre, les librairies sont vides. "Je me souviens de la joie que j'eus lorsque j'ai vu à la Libération Le Rouge et le noir en vitrine d'une librairie." Mais le hasard (la prédestination?) joue : un ami file à Londres rejoindre les forces françaises en lui laissant la clé de son appartement… et l'accès à sa bibliothèque moderne. Découverte de Dos Passos et d'auteurs contemporains. "Pendant une dizaine d'années, dès lors, j'ai lu une moyenne de 10 à 15 livres par mois".
Avec ses parents croyants, Roger Laporte assiste chaque dimanche à la messe mais cette religion lui paraît formaliste, extérieure et "ne correspondait à rien de vivant". C'est la rencontre, en Seconde, d'un jeune juif, Bernard Picard qui va éveiller les interrogations métaphysiques. Roger Laporte se souvient du comportement antisémite de certains profs à l'égard de son ami avec lequel il fait le chemin de l'école : "alors je me suis demandé pourquoi Jésus pouvait ne pas être le messie. On s'est mis à discuter comme on le fait à cet âge et cela m'a conduit à lire pour la première fois l'Ancien et le Nouveau Testament. Dès lors la religion a pris une importance majeure." Au point d'envisager, à partir de la Terminale, de se faire prêtre. Devant le refus des parents, l'étudiant attend donc l'âge de la majorité (21 ans) mais durant sa première année de fac, il deviendra incroyant. "Je me suis beaucoup intéressé à la théologie négative : Maître Eckhart, Silesius, etc.."

Il fait donc ses études à Lyon, associant la philosophie et l'Histoire. Le choix de ces deux matières est lié à la présence de deux professeurs. L'un, spécialiste des premiers temps du christianisme, semble avoir servi de modèle humaniste à Roger Laporte qui en parle avec beaucoup d'admiration : "c'était un vrai catholique. Lorsqu'un de ses élèves était souffrant il allait lui rendre visite pour s'enquérir de sa santé. Vous connaissez des professeurs d'université qui feraient ça? Ils sont trop imbus d'eux-mêmes." L'autre était Jean Beaufret, dont il est souvent question dans Variations. Disciple de Léon Brunschwig, ce philosophe était idolâtré par ses élèves. L'étudiant se sent la vocation pour enseigner (et de fait, il l'a). Lorsqu'il parle de ses années d'enseignement de la philosophie, on sent poindre la nostalgie : "le rapport humain avec les élèves a toujours été important pour moi. Au début, on est un peu le frère aîné de chacun, puis le père, et, enfin, le grand-père".
Les premières années d'étude se font donc alors que la France est occupée. Le jeune homme diffuse Témoignages Chrétiens, souffre passablement de la faim, a peur. "On avait chez nous une carte du front russe sur laquelle on pointait l'avancée des Soviétiques avec beaucoup d'espoir."
1945 arrive avec ses vingt ans, "je menais une folle jeunesse" dit-il dans un sourire malicieux. Époque de jazz et de surprises parties qu'on imaginait bien loin des préoccupations de l'auteur de Fugue.
Depuis deux ans, les lectures trouvent une nouvelle direction : c'est en 1943 en effet que paraissent Faux Pas de Blanchot, L'Expérience intérieure de Bataille et L'Être et le néant de Sartre. Laporte reconnaît une préférence pour les deux premiers même si tout le monde s'intéressait à l'existentialisme. Notamment son directeur de thèse : Merleau-Ponty nommé récemment à l'Université de Lyon et qui accepte que Proust soit le sujet de maîtrise de Roger Laporte. "La première fois que j'ai lu La Recherche c'était dans l'édition en quinze volumes de Gallimard, durant les vacances de Pâques. Je lisais un tome par jour." Il lira neuf fois La Recherche! Il lit aussi Blanchot dès 1943, certains de ses livres plus de… trente fois. "Je me suis abonné à la NRF pour lire le Blanchot critique". Il entrera en contact avec lui en 1954, avec l'envoi de Souvenir de Reims mais ils ne se rencontreront qu'en 1959 et se verront régulièrement jusqu'en 1970. Autre rencontre forte, celle de Lévinas que lui présente son ami Bernard Picard.
S'il ne se sent pas philosophe, mais professeur de philosophie, Roger Laporte va vite devenir écrivain. Cette naissance, comme indiquée dans Variations aura lieu le… 25 décembre 1948. S'il semble qu'une crise amoureuse soit à l'origine de ce désir irrépressible d'écrire, ce jour de Noël est aussi l'aboutissement d'un long mûrissement. Il faudrait aussi évoquer cette année passée à Paris pour préparer l'agrégation (les professeurs lyonnais étant en retard de quelques publications). Laporte fait partie, dans la capitale, d'une sorte de quatuor pour le moins prestigieux si l'on en juge par les noms de ses amis : Grateloup, Lyotard et Butor qui préparent également l'agrégation. Les quatre se réunissent chaque semaine pour préparer les textes grecs (traduction et commentaires). Deleuze fait partie de la même promotion. Ces discussions alimentent l'envie de faire de la critique littéraire.
Le 25 décembre 1948, donc, Roger Laporte se lance dans l'écriture d'un livre, Genèse d'un roman où se mêlent le récit autobiographique et l'essai sur l'écriture. Il envoie le manuscrit à Robert Laffont : "l'éditeur a eu l'heureuse idée de refuser le livre. J'en aurais eu honte." En relisant le manuscrit, son auteur se rend compte qu'un chapitre peut être sauvé : ce sera Souvenir de Reims qu'il adresse aux cinq écrivains qu'il admire le plus alors : Breton, Malraux, Ponge, Char et Blanchot. Breton et Ponge ne répondent pas à cet envoi. Malraux envoie une carte : "Que puis-je pour vous?", Char écrit une très belle lettre et propose de soumettre le texte à la revue Botteghe Oscure où il finira par paraître. Quant au courrier de Blanchot, "c'était du Blanchot : une rose avec beaucoup d'épines".

Roger Laporte, qui se trouve en Algérie, est donc invité à passer voir Char lors de son prochain voyage en France. "J'ai été très impressionné. Char avait un verbe directement poétique. Et sans emphase." Mais pour l'heure, le professeur de philosophie enseigne à Alger (où il arrive en 1951) qu'il parcourt à moto. Sa classe n'a d'abord que peu de musulmans. Ce sont surtout des enfants de pieds-noirs qui fournissent le gros de la troupe. Et pas de fille. Face à la tension qu'il ressent, le jeune professeur donne des sujets à tendance politique qu'il prend soin de choisir dans les manuels officiels. En 1956, il a autant d'élèves musulmans que d'Européens. Une heure d'étude supprimée en soirée pour défavoriser ceux qui suivent le ramadan le conduit à prendre fait et cause pour les musulmans. Une enquête est menée sur ses activités. On l'accuse d'être communiste (ce qui est faux). Le recteur le convoque et décide de le renvoyer en France où il prendra ses fonctions à… Millau dont le choix apparaît comme une punition.
Roger Laporte raconte cet épisode en détail, se souvenant des noms des autres enseignants ou de celui du proviseur d'alors. Visiblement, cette mésaventure marque une grande désillusion. Le racisme, l'antisémitisme qu'il avait déjà observés avec son ami Picard, le meurtrissent d'autant plus qu'ils trouvent un écho au sein même du corps enseignant.
Il revient donc en France, emportant avec lui les premières pages d'un manuscrit : Une migration dont l'écriture précède celle de Le Partenaire composé au printemps 1959. Fort du soutien de Blanchot et de celui de Char qu'il est allé voir à L'Isle-sur-Sorgue, il envoie les deux textes chez Gallimard mais Paulhan les refuse. Ce sera finalement Maurice Nadeau qui les recevra dans sa revue, au sein d'un numéro consacré aux "Jeunes écrivains français". Le regard que l'écrivain porte sur ces textes est sévère. Du reste, seuls Suite et Moriendo trouvent grâce à ses yeux : ce seront les deux derniers écrits.
Dès le début des années 60, la voie prise par l'écriture ne lui convient pas. Lors d'une conversation avec Maurice Blanchot le jeune professeur fait état de son interrogation à propos de Kafka : la correspondance du Pragois, son journal, commencent à paraître or, pour Laporte, certains passages auraient dû constituer l'oeuvre-même de l'auteur de La Métamorphose. Maurice Blanchot invite alors son interlocuteur à faire cette oeuvre-là. L'écriture est dès lors pensée et vécue comme expérience spécifique. La Veille est achevée en 1962. Ce sera le premier véritable livre publié de Roger Laporte : Georges Lambrichs, pour sa collection Le Chemin le prend chez Gallimard. Cette publication "va tout changer. Je me souviens avoir eu 250 exemplaires du livre à envoyer en service de presse mais je ne connaissais personne. J'en ai envoyé un à Foucault que j'avais lu, un autre à Lévinas." Le livre permet de mettre son auteur en relation avec d'autres penseurs (il dirigera avec Foucault, en 1966, un numéro de Critique consacré à Maurice Blanchot). Il construit de futures amitiés. "Qu'un livre permette de rencontrer quelqu'un c'est ce qu'il y a de plus heureux." Déjà, Le Partenaire, envoyé à Vieira da Silva avait permis à Roger Laporte de rencontrer la femme peintre.
D'autres rencontres vont marquer ces années-là : Derrida, notamment, auquel Laporte écrit suite à un article sur Lévinas publié dans la revue Métaphysique et morale (sans même vérifier, Roger Laporte se souvient de la date exacte qui figure sur la lettre "magnifique" que Derrida lui envoie en réponse). Mais l'oeuvre exige de plus en plus de travail et l'homme reste solitaire. Bien qu'il se définisse un homme de gauche, Roger Laporte ne participe pas aux événements de 68 auxquels il ne croit guère. "Plus ça allait, plus je travaillais. Quand j'écrivais Souvenir de Reims, je draguais les filles, je faisais des balades à moto. Et puis, au fur et à mesure où j'avançais dans la Biographie, j'écrivais de plus en plus lentement." Il y a là aussi une blessure qui se fait jour dans les propos de notre hôte. Père de trois enfants, c'est d'abord à la vie familiale que l'oeuvre l'arrache. Et "la loi de l'alternance" qui enchaîne les périodes fertiles pour l'écriture et les dépressions les plus violentes lui fait frôler le vide plus d'une fois.
L'oeuvre avance ainsi, La Veille, Une voix de fin silence puis la série de Fugue jusqu'à Suite et, enfin, Moriendo. Moriendo, cette mort lente, s'achève le 24 février 1982, mercredi des Cendres. L'oeuvre est finie : "Cela fait donc 18 ans que je n'écris plus au sens où j'entends ce mot." Sens majeur, au point que, depuis dix-huit ans, on ne peut qu'imaginer la douleur de ne pas écrire. Il faudrait pouvoir lire ou relire Lettre à personne (Stock), pour ressentir l'immense détresse d'un homme qui aura consacré toute son existence, qui aura mis en danger jusqu'à sa vie pour écrire une oeuvre qui, au final, le rejettera.
En 1984, Roger Laporte est nommé directeur de programme au collège international de philosophie. Il prend en charge deux conférences par séminaire (six séminaires par an). Il invite des écrivains, des penseurs, des philosophes, s'occupe de trouver les salles de conférence et écrit des essais. Les deux tiers de ses textes critiques sont écrits à ce moment. Ce sont ainsi 26 auteurs qui sont évoqués. Parmi eux (Blanchot, Valéry, Kafka, Rilke, etc.) il en manque un, primordial : Mallarmé. Roger Laporte s'attelle à la tâche d'écrire sur l'auteur du Coup de dé. "Mais je ne suis pas arrivé à l'écrire. Ce texte reste inachevé. C'est la seule fois où ça m'est arrivé. Voilà, ça se termine comme ça, dans le malheur."

Thierry Guichard

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