Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 24 de septembre octobre 1998
Audacieuses, les jeunes éditions
Verticales croient à la vitalité de la littérature française. Le sens du combat ne déserte pas leur catalogue. Une façon de lire notre monde, debout.Laplomb de Verticales
A
peine 18 mois dexistence, une trentaine de livres déjà publiés -cest beaucoup pour un début dexercice-, quelques-uns remarqués et remarquables, des titres parfois presque aussi longs que des aphorismes, une typo (letter gothic) sur la jaquette qui bannit les capitales, accompagnée dun rectangle illustré : les éditions Verticales se positionnent par une singulière présence dans le paysage éditorial. Leur catalogue mise sur léclectisme. Il fait la part belle à la fiction française, avec un intérêt affirmé pour la découverte de jeunes auteurs, tout en élargissant son champ à la sociologie, à lhistoire par exemple (textes sur le communisme, témoignages sur la guerre dEspagne, mai 68 côté murs et graffiti). Cette diversité traduit moins une volonté quune attitude : celle déclairer notre époque sous des angles différents, dinterroger et de mettre en perspective nos conditions dexistence, avec jamais "loubli du politique sous le littéraire". Ce succès -aussi prometteur soit-il- revient à son fondateur, Bernard Wallet, 52 ans, unique salarié. Arrivé sur le tard, cet éditeur au crâne aussi lisse quun ballon se définit comme un "pessimiste combatif", résolument libertaire, pour qui linfamie absolue serait que "la société ressemble à une entreprise". Publier est donc une façon de militer, "de manière masquée", avec toujours lidée que "la verticalité est un moyen de lutter contre la normalisation".A
près que la France a enlevé ses barricades, Bernard Wallet séloigne à sa façon de la société civile. Il reprend ses voyages, vers lEst, toujours en auto-stop, sur la route des épices. Turquie, Liban, Iran, Afghanistan, Inde avec comme viatique des livres de Michaux, Debord, Stevenson. "Jai toujours eu une liaison boulimique et fétichiste avec les livres. La littérature nexistait pas chez moi. Mon père était livreur dans une épicerie fine. Je dois sa découverte grâce à une bibliothécaire." Enfant, ses goûts le portent vers London, Dhôtel. Plus tard, ce seront Lautréamont et surtout la littérature américaine : Selby, Ginsberg, Burroughs, Pynchon. Aujourdhui, le maître cest Thomas Bernhard. En Orient, il tâte du journalisme à Téhéran, assiste au Septembre noir à Amman, sapprête de Madras à rejoindre lAustralie. Fin du voyage. Retour dans le Puy-de-Dôme. "Finalement, javais besoin de me fabriquer des acquis géographiques par rapport à la littérature." De 1972 à 1975, Bernard Wallet travaille dans une librairie clermontoise et se fait remarquer par les éditions Gallimard pour ses talents de vendeur. "Javais réussi à écouler une quarante dexemplaires dun livre de Gianfranco Sanguinetti, un situationniste italien, publié par Champ Libre. ça les a impressionnés." Chez Gallimard, il se frotte au métier de représentant, service export (plus spécialement pour la Suisse et le monde arabe), puis devient responsable de la promotion où il assure le bulletin dinformations des parutions de la maison auprès des libraires. "Ensuite, en 1982, Gérard Bourgadier, nouveau directeur à Denoël, ma proposé de venir. Jai intégré le comité de lecture en compagnie de Semprun, Verny, Sollers, Piroué. En fait, je travaillais à mi-temps, chez les uns et les autres." Philippe Sollers lui confie la charge dun numéro de LInfini consacré à lérotisme; Wallet collabore également à la revue Grandes Largeurs. Sous un pseudonyme, il fait même partie dun sommaire en compagnie dHenri Calet. "Un vrai honneur", dit-il avant de montrer fièrement une édition originale des Murs de Fresnes 1945, dédicacée par lauteur de La Belle Lurette.Convaincu qu"une maison dédition ne repose que sur les auteurs qui la composent", Bernard Wallet a fait le pari de l'exigence en concentrant sa production essentiellement sur la fiction française, accordant une place de choix aux débutants (Arnaud Cathrine -qui a raté de peu le prix de la Vocation- Vincent Eggericx, Jean Delabroy, Michel Fennetaux...). Si cette recette fait actuellement florès dans les arrière-cuisines éditoriales -la radicalité est à la mode : limportant est de surfer avec profit sur cette nouvelle vague décrivains dits générationnels, engagés, en ligne avec leur temps- Verticales ny goûte que modérément. Bernard Wallet se plaît dailleurs à souligner labsence de ligne éditoriale : plutôt un état desprit, alimenté de coups de cur enthousiastes. Ses sensibilités de lecteur le conduisent davantage vers des auteurs comme Eric Chevillard, Jean-Yves Cendrey, Marie Ndiaye, Marcel Moreau ou Pierre Lafargue"Verticales est inspiré du titre des recueils de poésie de Roberto Juarroz. Cest une façon daffirmer une éthique. Etre ni horizontal, ni à genoux." Et de prendre lexemple de Michel Fenneteaux, "auteur vertical par excellence" qui se bat avec les mots contre la maladie de Parkinson dans son premier roman Et dès lors ma guerre commença. Ou celui de Jean Delabroy avec Pense à parler de nous chez les vivants, portrait dune vieille dame, ciselé par une extrême sensibilité. A sa façon, ce livre magnifique, dune facture classique, sil porte un regard compassionnel sur lexistence, est un témoignage de résistance et dhumanité sur notre époque. Par une succession darrêts sur images, aussi belles que des gravures anciennes, ce texte est un éloge dun temps retrouvé, où saccomplit la vie, loin des stéréotypes et du tumulte. On pourrait également citer lanarchiste russe Voline et sa Révolution inconnue, écrite en 1920 : "A la fois un livre historique, prophétique et salutaire puisquil explique déjà les atrocités du communisme. Au moment du grand déballage du 80e anniversaire de la Révolution russe, il était bon de montrer que beaucoup de nouveautés écrites nen étaient pas." Ou encore évoquer Al Maari, poète de langue arabe du XIe siècle (atteint de cécité à cinq ans), dont Verticales publie cette rentrée les Chants de la nuit extrême, un recueil dune terrible noirceur mêlée à un sens du combat permanent.
E
n lespace de dix-huit mois, il est étonnant quune maison dédition ait trouvé si vite son identité. Un signe qui ne trompe pas : deux à trois manuscrits arrivent chaque jour au 20, rue Visconti à Paris. En moyenne, chaque parution est tirée entre 2.000 et 4.000 exemplaires. La diffusion, assurée par le Seuil, permet de travailler avec près de 300 librairies. Les meilleures ventes de Verticales ont été réalisées avec le livre de Régis Jauffret, Histoire damour. Ce surprenant roman (Bartleby de Melville semble si proche), où certains ont lu une apologie du viol, mélange avec une froideur implacable pulsions sexuelles et grande banlieue. Une vraie réussite : près de 6000 exemplaires vendus, avec en prime une parution prochaine en Folio. Verticales sautorise également quelques jolis coups, comme la publication dune biographie critique de Jack Kerouac, Memory Babe, de Gerald Nicosia (une somme de mille pages!) "Gallimard, Denoël et Christian Bourgois lavaient refusée pour des raisons économiques lors de sa parution en 1983 aux Etats-Unis", se souvient Bernard Wallet. Il profitera de son édition au Québec, il y a deux ans, pour obtenir les droits, sans (trop) bourse délier. Dautres sont plus surprenants, comme la publication du Journal intime du comédien Daniel Prévost (un ancien de Denoël) : "Une expérience limite, cest vrai. Je ne renie pas ce livre, mais je ne recommencerai pas. Mon souci était de montrer que Prévost nétait pas le pitre que les gens connaissaient."Philippe Savary
Editions Verticales
20, rue Visconti 75006 Paris
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Accueil Le Matricule des Anges