Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 22 de janvier-mars 1998
Au-delà de l'eau
De
son bord de monde, "le bord est le seul lieu"
Joan-Pèire Tardiu peint des poèmes-paysages crépusculaires,
balayés par les éléments, érodés
par le temps, figés par l'hiver.
De la brume, émerge un causse récurrent, nef des
fous, arche de Noé; haut lieu minéral, ponctué
de murets effondrés, là, règne "le
silence où s'attise la perte".
Si le vent, très présent, hystérise les sensations,
"le vent prolonge l'âme", l'eau est l'élément
primordial.
L'eau s'infiltre, dégouline,
hâche le réel, sans jamais parvenir au fleuve qui
efface, noie la mémoire. Eau qui paradoxalement entre en
résonnance avec les termes; manque, perte ou abandon et
renvoie à un au-delà. Au-delà de l'eau, plutôt
au-delà des larmes, c'est lorsque âme et corps délavés
de chagrin entrent dans cet état extatique, que l'on pourrait
nommer sérénité du désespoir, qui
privilégie l'immédiateté, "se vautrer
dans l'instant gorgé d'eau" et la voyance. Il
n'est point ici question de nostalgie ou de mélancolie,
mais d'angoisse à être au monde, exilé intérieurement.
Angoisse qui sourd depuis les origines et amène le poète
trop lourd de verbe, de sens, d'images au dépouillement
incisif illustré parfaitement par ce tissage de
mots et de silence qu'est Absence de la mer, recueil bilingue
occitan/français de quatre textes en vers libres. "Je
ne sais si je peux me connaître autrement que détruit
comme mur de maison au crépuscule."
Né en 1954 dans le Lot-et-Garonne, Joan-Pèire Tardiu, professeur de français publie en occitan depuis 1972, collabore aux revues L'Ether Vague et OC, a traduit les poètes et romanciers italiens Leopardi, Quevedo, Federigo Tozzi.
Dominique Aussenac
La Mar quand i es pas/Absence
de la mer
Joan-Pèire Tardiu
Traduit de
l'occitan par Denis Montebello
Editions Jorn
195 pages, 120 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Accueil Le Matricule des Anges