Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 22 de janvier-mars 1998

Le Bois d'Orion : des fruits sortis de l'abîme

Depuis sept ans, Christian Le Mellec travaille à redonner un peu la lumière à quelques auteurs oubliés, à accompagner de jeunes écrivains. Entre Orion et Orient, histoire d'une petite entreprise.

Les éditions Le Bois d'Orion sont nées à l'Isle-sur-la-Sorgue, dans une maison bordée d'eau, tout près d'une roue à aubes. Dans ce clapotis infime, peut-être a-t-elle puisé une patience. Peut-être aussi pourrait-on dire que la couverture jaune soutenu, jaune blé mûr, a quelque chose de la Provence, du Vaucluse, des peintures de Van Gogh. Ailleurs, il eût été probablement facile d'écrire une autre histoire. Christian Le Mellec s'est installé dans le Vaucluse en 1988. Trop tard pour rencontrer René Char dont la maison familiale est aujourd'hui visible de son bureau. Mais rien de la littérature d'ici n'échappe totalement à l'empreinte du poète, même si parfois, celle-ci prend la forme d'une illusion. Lors d'un trajet en voiture, Le Mellec croit apercevoir sur le bord d'une route, un panneau indiquant Le Bois d'Orion. Encore imprégné de la lecture du recueil Aromates Chasseurs, dans lesquels "la révolution d'Orion resurgit parmi nous", il gardera comme nom de sa future maison d'édition, celui de ce lieu imaginaire, comme murmuré à l'oreille du conducteur par le poète. Nous sommes en 1991. Le Mellec travaille pour un journal littéraire, La Huppe bavarde, dans un village voisin de L'Isle-sur-la-Sorgue. C'est dans ce contexte qu'il rencontre puis décide de publier un poète local, Louis Pfister. Le premier livre est fait. Il s'appelle Quarante-quatre Propositions pour un arrosoir. Il est d'un format et d'une couleur (bleu) qui demeure à ce jour comme une singularité. Christian Le Mellec n'a à ce moment-là aucune expérience du milieu de l'édition et c'est sans doute en partie cette innocence qui lui fait penser alors que faire des livres est chose facile.

Ses connaissances sont autres. Il a derrière lui une maîtrise d'Histoire de l'art et des études d'indien classique. Il a fait l'École du Louvres puis s'est intéressé à la musique et aux techniques de chant indien; il a également appris le sanskrit; gagné sa vie quelque temps en travaillant pour la presse d'entreprise à Paris. Puis c'est l'aménagement dans le sud, la création en parallèle de sa maison d'édition, d'une agence de communication. Cette dernière emploie à ce jour cinq personnes. Elle finance et met à disposition sa logistique et la compétence de chacun au service de l'édition. Il est ainsi demandé à chaque nouvelle recrue potentielle d'avoir un intérêt pour l'activité littéraire de la maison. C'est une affaire qui implique tout le monde.

En sept ans, Le Bois d'Orion aura sagement publié dix-neuf titres. Le parcours est suffisamment pensé pour que chaque livre conserve encore sa saveur singulière. Une vingtaine d'ouvrages pour trois orientations, comme il est indiqué au dos du catalogue : la littérature contemporaine, les textes de l'Orient et de l'Antiquité occidentale et les écrits d'artistes sur leur travail. Au fond, plus les désirs pluriels d'une personne, que la résultante d'une politique.

L'éditeur possède ses intransigeances, qu'il assène sans démonstration. Elles définissent son entreprise : ne pas publier d'auteurs déjà engagés "humainement" dans d'autres maisons d'édition ; se tenir à l'écart de l'agitation parisienne. Dans cette distance, fonder cette confiance mutuelle qui fera qu'un auteur donné, trouvera peu à peu à élargir son public.

Aujourd'hui Le Bois d'Orion n'a jamais dépassé les 300 ou 400 exemplaires vendus. Le monde de l'édition est ainsi fait; les librairies croulent sous les livres de commande, factices, inutiles, que ne cessent de produire les gros éditeurs, absorbant toute trésorerie, tout espace. Ceci est une seule voix que tout le monde entonne et dans laquelle Christian Le Mellec se reconnaît parfaitement. Il se dit pessimiste, préoccupé par le devenir des livres des écrivains à venir. Pourtant, chacun de ses propos est comme porté par une ténacité à l'apparence étrangement rentrée, qui ne laisse rien voir de sa force; une pugnacité qui a renoncé à son allure naturelle. Sa maison d'édition qui ne publie à ce jour que deux titres par an devrait au moins doubler sa production dès l'année prochaine. Il est vrai qu'il est convaincu de sa nécessité d'exister : à côté de cette lucidité inquiétante qui l'habite comme chacun, il sait que seules les maisons d'édition dites petites sont à même d'assurer le suivi des auteurs, l'accueil, d'offrir le temps suffisant pour que se fassent les livres, l'écoute, la durée. Son expérience l'a conforté dans ce désir d'accomplir la tache immense et invisible.

Parmi les livres publiés par Le Bois d'Orion, il y a ceux de Samuel Astrachan, un auteur américain en rupture d'éditeur et qui réside en partie en France. Christian Le Mellec le rencontre dans un magasin de reprographie, devant une photocopieuse. Beaucoup des événements importants décrits par l'éditeur paraissent emprunter à une sorte de hasard objectif; on les dirait parfois, mais dépouillés de tout lyrisme, extraits d'un livre d'André Breton. Les choses semble-t-il se font souvent ainsi pour qui sait être réceptif. De cette rencontre sont nés deux livres : Hôtel Sevilla et Malaparte à Jassy. Le premier n'a jamais été édité dans sa langue originelle. Deux récits au passé, deux fictions polies au mur des réalités, de l'exil, de l'holocauste, une maison familiale, le camp de Jassy; la marque du temps qui demeure au-delà du mouvement et telle peut-être qu'elle opère dans les livres d'un autre écrivain du Bois d'Orion, Martin Melkonian, auteur également à ce jour de deux livres sous la couverture jaune, Les Marches du Sacré-Coeur et Monsieur Cristal, dont la prose traversée d'air, de petites envolées, parcourt le temps au-dessus de faits inébranlables, de silences hérités, du génocide arménien.

Autre rencontre importante pour l'éditeur et presque aussi hasardeuse que dans le cas de Samuel Astrachan, celle de la chorégraphe américaine Susan Buirge. Après avoir vu une de ses pièces, il apprend qu'elle cherche un éditeur pour faire paraître des carnets ramenés d'un voyage de travail à travers plusieurs pays d'Afrique et d'Asie, un périple porté par le désir de voir "comment l'espace était lu et perçu dans d'autres cultures où l'écriture n'était pas nécessairement disposée de gauche à droite, horizontalement, et où la perspective n'avait pas été autant élaborée comme une référence esthétique". Le Mellec connaît les lieux parcourus, il trouve là l'opportunité de publier un livre dont le paysage philosophique lui est familier et dont la forme, celle du journal, le séduit, tant il semble attaché à ce versant de l'écrit, curieux de ce regard de l'artiste sur lui-même, de cette chronique du travail en train de se faire, heureux de révéler à la manière du photographe ces autoportraits de l'ombre. D'ailleurs, il dit aujourd'hui que sa plus grande fierté d'éditeur est d'avoir publié le journal de Charles Duits, écrivain demeuré dans le lointain du mouvement collectif d'une époque, au bord du surréalisme, solitaire mais reconnu par quelques-uns, épris d'absence, habité par le possible, le désir d'expériences limites, marchant d'une certaine manière en parallèle de Michaux lui qui écrivit : "Le peyotl a donné un but à mon existence". Duits ne pouvait avoir qu'une place de choix dans le catalogue du Bois d'Orion; pour ce mysticisme porté par un authentique et exigeant travail d'écriture; à cause de l'enlisement lent dans l'oubli qui menace parfois les oeuvres singulières.

A écouter Christian Le Mellec, on mesure ce qu'il peut y avoir d'urgence à exhumer des livres du passé; s'en prendre ainsi aux mauvais plis de l'histoire; batailler avec les effets du temps. L'éditeur, qui a par ailleurs signé une longue note biographique de Charles Duits dans le numéro 95 de la revue Question de publiée aux éditions Albin Michel, a fait paraître trois autres textes de l'auteur (Fruit sortant de l'abîme, La Conscience démonique et Le Pays de l'éclairement) dont deux avant son journal. Ce lancement en plusieurs temps se voulait une stratégie commerciale dont il narre aujourd'hui l'échec avec amusement. L'histoire d'un jeu aussi décalé qu'audacieux, une initiative volée au cours inexorable de la chose littéraire.

La même place dans la même ombre semblait réservée à André Rolland de Renéville, membre de la revue Le Grand Jeu, troisième point selon Daumal de la Trinité qu'ils formaient tous deux avec Roger Gilbert-Lecomte. Certaines réticences face aux petits vents de l'histoire ainsi qu'une carrière forcément suspecte d'avocat auront joué comme gomme sur le nom de Renéville. Le Bois d'Orion a réuni dans un ouvrage dirigé par Patrick Krémer, des textes publiés du vivant de l'auteur de façon éparse, sous le titre générique et significatif de Sciences maudites et Poètes maudits. Il y est question d'un monde sans frontières dans lequel se retrouvent Swedenborg et le livre des morts tibétains, Nerval, Baudelaire, La Kabbale, des fruits aux saveurs étranges issus de l'expérience poétique et de la pensée orientale. Encore une publication emblématique pour Le Bois d'Orion où plutôt un pont important dans sa géographie; il mène parfaitement sur l'autre rive, vers les textes de l'Orient et de l'Antiquité occidentale, soit Le Livre des derviches bektashi, traduit par Kudsi Erguner, L'Évangile selon Matthieu d'après le codex de Bèze, dans une édition bilingue grec-français présentée et traduite par Christian-Bernard Amphoux, l'édition également bilingue de poèmes de l'écrivain indien contemporain Lokenath Bhattacharya, Poussières et royaume.

Ces différentes publications témoignent remarquablement du soin porté à la réalisation des livres, dans lesquels les textes sont le plus souvent donnés à lire dans leur forme originelle, éclairés d'une présentation avantageuse. C'est particulièrement vrai aussi pour l'ouvrage Les Yeux du dragon, seule anthologie publiée à ce jour par Le Bois d'Orion et qui réunit des poèmes de la poésie chinoise classique, donnés à voir ainsi qu'à lire dans une présentation où se font face les traductions de Daniel Giraud et les écritures calligraphiques du peintre chinois Long Gue.

Nous évoquons encore trois livres avec Christian Le Mellec, dans ce luxe inouï de n'oublier aucun ouvrage; ils sont le fait de trois auteurs contemporains : Ivan Alechinsky, Michel Gremaux, et France Chiara. Ils portent des motifs plus singuliers mais s'inscrivent dans l'ensemble par un rapport au temps, au quotidien, à l'ailleurs. Car le travail entrepris par les éditions du Bois d'Orion ressemble à ce tissage qu'on doit bien pratiquer dans quelques régions d'Orient et dont l'harmonie des couleurs, l'unicité du dessin (dessein?), met un long temps à s'imposer au regard, ne se donnant en quelque sorte qu'aux curieux, aux patients, à ceux qui n'hésitent jamais à s'égarer longuement et de près dans le tramage.

Il y aura bientôt au catalogue la présence de Pierre Minet que côtoya de son vivant Rolland de Renéville; peut-être des écrits de musiciens à condition qu'on y trouve cette sincérité fondamentale, cette manière d'arrêter le temps par des détails, à laquelle semble si sensible Christian Le Mellec. L'éditeur qui se dit attaché à certaines intransigeances, a trouvé loin de Paris une disponibilité et une quiétude qui laissent la place à bien des opportunités.

A condition que les auteurs veulent bien donner leur confiance, leur patience, leur fidélité à la maison de l'Isle-sur-la-Sorgue.

Christophe Fourvel

Éditions Le Bois d'Orion
L'Orée de l'Isle 84800 L'Isle-sur-la-Sorgue
Diffusion Ulysse
Distribution Distique

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